Evelyne Grossman

  • On affirme parfois que les crises génèrent des forces créatrices. Idée à méditer, au-delà des banales affirmations publicitaires ou entrepreneuriales sur le caractère fécond des crises (politiques, sociales, économiques ou personnelles). C'est le versant psychique, littéraire et philosophique de la notion de crise qui est ici exploré dans son rapport à la création. Crise de lacréativité : silence, retirement, stérilité. Tout un chacun connaît ces périodes de vide, de blocage dépressif. La créativité de la crise en est-elle le simple renversement ?
    Comme le surent Deleuze ou Beckett, Nietzsche ou Foucault, mais aussi nombre d'artistes et créateurs modernes, il n'est pas facile d'endurer l'instabilité qu'exige toute création, les forces d'égarement qu'elle déchaîne, tout comme son indéniable jouissance. La création est sans doute un apprentissage de l'insécurité.

  • Qu'est-ce qui nous affecte ? Assistons-nous à un retour du sensible ? Ces questions, l'hypersensible contemporain les repose dans l'art, la pensée, l'écriture. Il invite à réhabiliter ce qui, en chacun de nous, apparaît trop souvent comme une faiblesse à surmonter : la fragilité, la vulnérabilité. Qualités dites « féminines » ? Ce dont les hommes en tout cas devaient autrefois se garder, préservant leur impénétrabilité - ce tabou fondateur de toute différenciation.
    L'hypersensibilité doit se concevoir comme un outil d'analyse, un instrument de connaissance fine au service d'un mode de pensée subtil, aussi fragile qu'endurant, permettant d'inventer d'autres modalités créatrices, étrangères à l'habituel partage sexué. Selon quelle autre logique que celle de l'éternelle division qui oppose la douceur réceptive des unes à la force de pénétration des autres ? Question que posèrent eux aussi Deleuze ou Barthes, mais également quelques femmes peu soucieuses d'incarner la force phallique du pouvoir intellectuel de l'époque, comme Marguerite Duras, laquelle joua crânement l'idiotie ou Louise Bourgeois, l'éternelle femme-enfant destructrice et moqueuse. Question laissée en suspens (c'est sa définition même que d'imaginer le suspens des oppositions) et qu'il faut donc inlassablement reprendre.

  • « Là où d'autres proposent des oeuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. La vie est de brûler des questions », écrit en 1925 Antonin Artaud dans L'Ombilic des Limbes. Une dizaine d'années plus tard, son Théâtre de la Cruauté révolutionne la conception occidentale du théâtre : la littérature est un acte, martèle-t-il, la mise en jeu de forces, l'inverse d'une consommation à distance. Lui, que les psychiatres qualifieront de schizophrène, luttera inlassablement contre la rupture entre les choses et les signes, entre l'art et la vie. Évelyne Grossman retrace ici la trajectoire d'Artaud depuis ses premiers poèmes surréalistes jusqu'aux textes fulgurants de la fin : ses expériences cinématographiques et théâtrales, ses voyages vers les anciens mythes du Mexique ou d'Irlande, les neuf années d'internement psychiatrique, sa furie d'écriture et de dessins jusqu'à sa mort en 1948. Au-delà de la légende du poète maudit, se dessine le corps-oeuvre d'Artaud, cette « matérialisation corporelle et réelle d'un être intégral de poésie ».

  • Qui n'a, au moins une fois, rencontré l'angoisse ? Palpitations, boule au creux de l'estomac, souffle coupé, malaise qui enfle sourdement... L'angoisse est une " ventouse posée sur l'âme ", disait Antonin Artaud. Est-elle la voie obligée d'entrée dans l'écriture : l'impouvoir qu'explorèrent Blanchot et Derrida, le vertige du " comment commencer " qu'évoquent Beckett ou Foucault, " l'expérience abjecte " de la psychanalyse selon Lacan, le grouillement informe de l'être pour Levinas ? La pensée est-elle une figure de l'angoisse ?. L'angoisse dont il s'agit ici n'a pas la familiarité de nos peurs intimes, aussi violentes soient-elles. Ce sont pourtant ces mêmes territoires qu'explorèrent nombre d'écrivains et philosophes du XXe siècle. Tous disent la formidable puissance de création gisant au coeur de la négativité anxieuse : déconstruction (Derrida), désoeuvrement, désastre (Blanchot), dédit (Levinas), décréation (Beckett), litanie des " il n'y a pas de ... " chez Lacan, fin de l'homme pour Foucault. L'angoisse de penser désignerait alors cette expérience d'écriture - tantôt jubilatoire, tantôt affolante -, dans laquelle Je pense hors de Moi.

  • Après des débuts dans le sillage de l'expressionnisme sombre de son maître Vladimir Velickovic, Stéphane Guénier (né en 1970) a opéré un premier tournant dans ses oeuvres, se libérant de la figure et poussant même, dans ses dessins, la défiguration jusqu'à la tâche fulgurante, le jaillissement du trait, l'éclatement quasiment pur de la couleur. Le travail de collage et de découpage du papier ajoute encore à la complexité des espaces et des sensations. Celles-ci sont fortes, viscérales, mouvementées. Stéphane Guénier mêle ainsi peinture et encre de Chine pour traduire son obscur rapport à la figure humaine. Ses oeuvres, très expressives, conservent les traces d'une gestuelle sensible et violente. Cet ouvrage rassemble ainsi une centaine de ses dessins récents.

  • Erre un aliéné authentique...
    : étrange expression par laquelle Arnaud évoque, à la fin de sa vie, la résistance de l'homme à la mort et au néant. " Je ne suis pas du tout Antonin Artaud de Marseille ", écrit-il alors, " mais Antonin Artaud de l'éternité ". Une des questions qu'explore ce livre est donc celle-ci : que signifie pour la pensée de la littérature moderne, qu'un sujet, héritier direct de Rimbaud, de Mallarmé, et très distant contemporain des surréalistes, puisse se dire infini, cherche à s'écrire à l'infini ? Comment lire ce geste sans mesure qui récuse toute notion d'Auteur pour s'affirmer Autre ? C'est cette mise en espace théâtrale, poétique et politique d'un devenir autre dans l'écriture qu'Artaud nomme, n'en doutons pas, aliénation.
    Se sentir animal, pierre, arbre, soleil... Ou Dieu, comme l'éprouva Artaud, n'est en rien l'apanage des " primitifs ", des enfants, des mystiques ou des fous. Pour quelques écrivains, philosophes et poètes, ce fut d'abord une expérience traversée dans l'écriture, une expérience extrême, bouleversante, de l'inhumain dans l'homme.

  • « Qu'est-ce que c'est ? » « Que voyons-nous ? » Ou, plus précisément : « Que s'est-il passé ? ». La vision est soudain confrontée à un trauma : nous sommes saisis par l'urgence et l'intensité d'une présence qui tout à la fois captive la vue et incite à détourner le regard.
    Three Horizontals a la force d'une énigme. À qui sont ces corps mutilés ? D'où proviennent-ils ? Ce sont des corps génériques en mal d'appartenance. Corps de Louise Bourgeois. Corps de sculpture. Corps de la féminité. Corps aussi d'une nécessité aveugle. Corps enfin de nos sociétés contemporaines.
    Fabien Danesi replace Three Horizontals dans l'ensemble du corpus de Louise Bourgeois ainsi que dans les explorations esthétiques et théoriques de cette fin du XXe siècle.
    Evelyne Grossman retrouve dans les motifs biographiques de l'oeuvre les affres de l'identité confrontée à l'instabilité des différences sexuelles.
    Frédéric Vengeon voit dans cette oeuvre la puissance d'un sphinx contemporain qui interroge la condition humaine.
    Sculpteur et plasticienne américaine d'origine française, Louise Bourgeois (1911-2010) a reçu le Lion d'or de la Biennale de Venise en 1999. Une rétrospective lui a été consacrée à Paris, au Centre Pompidou, en 2008.

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