Desjonqueres


  • les avant-gardes du xxe siècle ont fait de l'écriture une expérience des limites.
    mais quelle est donc la limite du langage, sinon le corps ? c'est sur lui, toujours, que la parole vient buter en même temps qu'elle vient s'y inscrire. en retour, semble-t-il, le corps fait signe. et l'écrivain est celui qui traduit, dans la langue, les signes du corps. on comprend alors pourquoi, ainsi que le pensaient proust ou beckett, le travail de l'écrivain est d'abord une activité de traducteur.
    a partir de cette idée, ce livre revisite quelques moments clés de l'écriture et de la pensée occidentales. de l'antiquité à notre modernité, de la vieille europe à ses projections américaines, les douze essais ici réunis défrichent un nouveau champ critique permettant de saisir la façon dont le corps entre en littérature et dont il se traduit d'une langue à l'autre.


  • nana, tess, effi : les destinées de ces trois héroïnes sont tout entières orientées par la responsabilité morale qui leur est imputée.
    chacune d'elles est " coupable " d'un choix existentiel qui contrevient aux lois régissant le comportement des femmes, en cette fin du xixe siècle, oú se situe l'action des trois romans. le corset des moeurs et des circonstances, dont seule nana semble se jouer, infléchit cruellement le destin de tess comme celui d'effi briest : il les tord, puis les brise. c'est à cette emprise que l'écriture résiste : liée à son objet par une fascination passionnée, elle en épouse la respiration, les souffrances, les combats et les plaisirs, luttant contre l'entrave jusqu'à rompre les digues.
    au-delà de l'évocation d'un milieu et d'un inoubliable portrait, c'est bien d'une émancipation impossible, et vitale, qu'il est ici question.

  • La question du sujet semble appartenir à la philosophie et aux sciences humaines. Pourtant, tout autant que la philosophie, et peut-être même avant elle, la littérature fut le champ d'élaboration poétique du sujet, la scène de ses exploits, de ses échecs, de ses illusions perdues.
    Reste à savoir s'il s'agit du même sujet, ou encore si la littérature ne tend pas au sujet philosophique un miroir de sorcière où il se contemple au risque de perdre son âme. D'Homère à Ezra Pound, du roman picaresque à Borges, de Descartes à Bataille, de Cicéron à Nietzsche ou Lacan, de la poésie lyrique au théâtre de Genet, cet ouvrage retrace l'histoire et les métamorphoses de ce concept majeur de la pensée occidentale qui s'est inventé entre littérature et philosophie.

  • Les relations Europe/Amérique ne furent pas seulement d'or, d'esclaves ou de café. Idées et notions abstraites pesèrent sur la constitution des identités de part et d'autre de l'Atlantique. L'excès et la démesure en regard des normes européennes structurèrent en profondeur l'image du Nouveau Monde et justifièrent toutes les violences des conquérants, le concept tuant plus sûrement encore que l'arquebuse.
    Après les indépendances, la revendication identitaire des Américains s'appuya sur ces mêmes excès tenus, dès lors, pour le socle de la spécificité culturelle du continent. Artistes, écrivains, architectes s'engagèrent alors dans l'entreprise de reconfiguration euphorique d'une catégorie négativement définie en Europe.

  • Figure essentielle de l'imaginaire européen, le personnage du misanthrope apparaît dans les textes majeurs de la littérature théâtrale de l'antiquité jusqu'à l'époque moderne : le dyscolos de ménandre, timon d'athènes de shakespeare, le misanthrope de molière en sont les plus célèbres exemples.
    Cet homme en colère, blessé, malheureux, vit dans la sensation que la société n'est qu'une scène où une "comédie" inique est jouée par ses contemporains dissimulés derrière des masques. cherchant à faire tomber ceux-ci au nom de son exigence d'authenticité, le misanthrope communique avec ses semblables sur un mode propre et particulier. cette figure de théâtre a pour fonction paradoxale de dénoncer le théâtre du monde.
    Ses propos, son rapport au langage, sa manière d'être, font l'objet de cet essai, qui s'attache à mettre en relief toute l'originalité du personnage, à faire "entendre" autrement sa voix.

  • Orgueil, confusion, chaos, voilà ce qu'évoque Babel dans l'imaginaire collectif, et plus encore aujourd'hui où elle est devenue l'emblème des désordres de l'époque moderne.
    Ce mythe qui, à la fois, déplore la fin de la langue unique et consacre la pluralité des langues, à des enjeux littéraires, philosophiques et surtout politiques. Dès lors, il n'est rien d'étonnant à voir resurgir Babel en un siècle qui fut celui des totalitarismes.
    Mallarmé, James, Kafka, Joyce, Dos Passos, Musil, Céline, Adonis... Nombre d'écrivains du XXe siècle, se sont attachés à faire revivre les multiples facettes de ce mythe. Mais il s'agit moins d'une reprise que d'une réinterprétation. à l'ancien défi lancé contre Dieu, au projet mégalomaniaque d'un pouvoir mondialisé et uniformisé, s'est désormais substitué un nouveau défi : la féconde acceptation de la pluralité des mondes, des langues, des cultures.

  • La pensée économique a destin lié avec l'invention de la modernité, depuis son émergence à l'aube du xviiie siècle jusqu'à son triomphe contesté de nos jours.
    Elle s'est progressivement imposée comme le modèle dominant de représentation du monde à travers le langage, l'imaginaire collectif et les consciences individuelles. de cette évolution, la littérature a présenté à la fois des symptômes, des réflexions critiques et des dépassements poétiques. le présent volume regroupe une douzaine d'études explorant quelques zones frontières oú s'entrecroisent, depuis quatre siècles, discours économiques et discours littéraires.
    De scarron à proust, en passant par le théâtre du xviiie siècle, andré chénier, isabelle de charrière ou zola, les questions posées relèvent d'une éminente actualité : comment articuler valeurs morales et valeurs financières, économie domestique et marchés spéculatifs ? comment juguler la marchandisation de l'humain et de ses affects ? comment gérer le commerce des biens culturels et symboliques ? comment mettre en spectacle la vente de la chair - celle de l'esclave ou de la prostituée ? dans les regards croisés qui s'échangent ainsi entre théories et fictions, il apparaît que la parole littéraire avait déjà mis en place, depuis plusieurs siècles, des sensibilités et des savoirs qui sont aujourd'hui encore largement en avance sur la discipline économique qui guide - souvent en aveugle et peut-être vers l'abîme - le destin de nos sociétés.

  • Ce court essai vise simplement à établir quelques points de repère, même infimes, dans la nébuleuse que l'on désigne sous le nom d'inconscient. D. H. Lawrence nous propose une sorte d'enquête afin de déceler la véritable nature de l'inconscient, de briser les limites que nous lui avons imposées et permettre ainsi à l'être humain de mieux suivre les impulsions authentiques à partir desquelles il lui appartient de vivre. Publié en 1921, Psychanalyse et inconscient fut édité une première fois en 1968 par 10/18. Épuisé depuis fort longtemps, nous le proposons aux lecteurs dans une nouvelle traduction et une présentation de Paul-Laurent Assoun, auteur de nombreux ouvrages sur ce thème.

  • La question de la cruauté est un des principaux thèmes de l'oeuvre d'Antonin Artaud qui, par sa révolte et sa fulgurance, a profondément marqué la pensée contemporaine. Et l'époque moderne, qui a poussé l'horreur jusqu'au point où elle s'est confondue avec la banalité du quotidien, prouve qu'il s'agit d'une question historique, voire essentielle pour l'homme.
    Ce livre envisage la notion de cruauté dans sa dimension philosophique, esthétique et existentielle. Son ambition est de proposer une réflexion d'ensemble sur les divers Théâtres de la Cruauté - de la tragédie au roman, du cinéma aux arts plastiques.
    Les textes réunis dans cet ouvrage constituent une présentation historique et une synthèse uniques, élaborées par les principaux spécialistes de chaque époque, de chaque genre, et qui, tous, témoignent que la pensée d'Artaud est désormais une référence majeure.

  • D.
    H. Lawrence consacra sa dernière oeuvre à un vaste commentaire de l'Apocalypse. Son livre visionnaire présente une critique radicale du christianisme et de la civilisation occidentale. Pour Gilles Deleuze, qui souligne l'actualité politique étonnante de ce grand texte littéraire, il y a " beaucoup de ressemblance entre la Nouvelle Jérusalem et l'avenir qu'on nous promet, pas seulement dans la science-fiction, plutôt dans la planification militaire-industrielle de l'Etat mondial absolu ".
    En effet, la modernité de l'Apocalypse est moins dans les catastrophes annoncées que dans " l'instauration démente d'un pouvoir ultime, judiciaire et moral. " Ce testament spirituel de Lawrence constitue pourtant un appel joyeux au réveil de cet esprit païen qui nous incite à demeurer intensément vivants.

  • Un grand écrivain est toujours un dispensateur de vie. Certains, comme Antonin Artaud, vont la puiser à sa source la plus violente. La souffrance et le tragique sont alors les voies trop humaines d'une oeuvre qui doit « brûler des formes pour gagner la vie ». Mais quelle que soit la cruauté dont il fait l'épreuve, l'écrivain la transfigure en force de vie.
    Le théâtre, les mythes, la poésie furent, pour Artaud, les plans d'expérimentation du réel. Plus que toute autre, son oeuvre atteste que la vie traverse les mots d'un poète, le geste et le souffle d'un acteur, la figure inhumaine d'un dieu païen, et qu'elle nous affecte au point de nous métamorphoser.
    Mais ce livre ne rend pas seulement perceptible cette puissance de vie qui se propage à travers l'ensemble des écrits d'Artaud, il montre aussi comment la poétique induit une politique.

  • Toutes les cultures ont accordé à la musique un pouvoir surnaturel. Elle fascine le philosophe qui a pu y voir le langage même de l'Idée. Dans l'opéra, elle exalte les grandes figures littéraires auxquelles elle confère la force des mythes. Mais elle est aussi un instrument de fascination des peuples, comme en témoignent son utilisation sous les divers fascismes ou la toute puissance de l'actuel fétichisme musical.
    Les textes de ce recueil envisagent quatre aspects majeurs de cette fascination musicale. Celle du philosophe qui, de Platon à Nietzsche ou Husserl, paraît à la fois enchanté et médusé par le charme de la musique. Celle du poète qui rêve de porter le langage à la limite du dicible, mais redoute, comme Mallarmé, de le voir s'évanouir en musique pure. Celle de l'écrivain qui, tel Hoffmann, Stendhal ou Butor, rivalise parfois avec le compositeur dans l'invention d'une écriture musicale. Celle, enfin, qui nous saisit lorsque l'art lyrique donne à la voix une puissance de séduction démoniaque, où la jouissance esthétique, l'érotisme et la mort se confondent en une expérience sublime.
    La question de la fascination musicale conduit à s'interroger sur l'essence même de la littérature comme sur les limites de la pensée rationnelle, dans une approche qui unit intimement la poétique et l'éthique, l'esthétique et le politique.

  • Le sublime est une expérience majeure où l'homme découvre dans le dépassement des limites le but de son existence. Elle met donc en cause les fondements de la morale, de l'esthétique et de la politique.
    L'histoire du sublime est aussi ancienne que la philosophie. De nos jours, elle concerne autant les sciences humaines, comme la psychanalyse et l'anthropologie, que les révolutions esthétiques et politiques de la modernité. Ce livre est tout à la fois une enquête sur la notion de sublime dans la pensée occidentale et un effort pour mettre au jour un point crucial vers lequel convergent les grandes interrogations contemporaines sur l'art, la science, la morale, l'éducation et la politique.

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