Galilee

  • Je ne me rappelle plus exactement l'âge auquel j'atteins lorsque j'entre, sans le publier, en dissidence, six ans, trois, huit mois ? Une chose est sûre. Je cesse de tenir compte de ce qui se dit ou ne l'est pas et devrait l'être autour de moi pour conformer mes vues, mes jugements à ce qui me semble effectivement exister et que, pour une raison mystérieuse, on s'ingénie à ignorer. Ce restera jusqu'au bout une préoccupation de tous les instants que de concilier ce qui se passe et ce qu'on ne peut pas ne pas en penser.

    Ni les adultes ni moi n'avions l'esprit de travers. Ils étaient d'avant, plus ou moins, moi de maintenant.

  • Il y a une clé qui ne sèche jamais. Il s'agit de la clé qui déverrouillerait l'origine. La clé de la chambre interdite. On ne sait si elle est tachée de sperme ou de sang. On hésite toujours.

  • Le monde est vécu, la réalité, ce que nous éprouvons effectivement. Les structures affectives épousent les rythmes sociaux. A l'opposition du travail et du repos qui scande les jours de la semaine s'est ajoutée, longtemps, celle du lundi à tous les autres. Jour faux, il mêlait le labeur et le loisir. On ne savait quelle attitude adopter et, chaque semaine, ça recommençait.

  • Ceci est un de mes Cahiers. Au cours de son temps de recueillette - près de deux ans -, il a tissé son petit volume de 2017 jusqu'à présent, sans avoir aucune fin de publication. C'est peut-être un témoin, à peine un confident. À moi il a porté secours et attention, discrètement. D'une certaine manière il serait comme l'incarnation de mon Inséparable, mon anima et mon animal mêmes, l'écriture, toujours là, mon double, mon autre, ma lumière avec mon obscurité, ma béquille et mon cheval, mon Esprit plus libre que moi, ma langue plus hardie et plus modeste que mon instrument pensant. Mon pinceau volant.
    Sans apparat et sans obligation, sans discipline et sans effets il est un corps mosaïque, hybride, sans genre particulier, composé d'instants de longueurs diverses et de profondeurs insistantes mais sans pression, de quelques fouilles et explorations du coeur. On y trouvera événements intimes comme mondiaux, rêves, conversations continuelles avec mes Immortels les morts chéris, les plus jamais mortels qui m'entretiennent, que ce soit Montaigne ou ma mère, ou Montaigne ma mère, ou tel bien-aimé, scènes de la vie quotidienne.
    Sous l'invitation pressante et chaleureuse de son éditeur à se présenter sans tarder, il vient s'offrir à la lecture dans l'état exact où il se trouve, spontané, sans apprêts ni corrections, sans maître, sans mettre de maquillage. Mais comme toujours taillé au vif de mes vies.
    Ce qui le distingue des quarante ou cinquante de ses prédécesseurs cahiers ? Rien, sinon que celui-ci a noté, distraitement, un trait inaugural :
    Il est celui où le sujet-scriptrice a déclaré la date, seule trace d'identification, à la rubrique « âge » 80 ans.
    P.-S. Qu'est-ce que ça fait « d'avoir » ce qu'on n'a pas : 80 ans ? Ça fait que l'écriture se lève de plus en plus tôt le matin, et s'en va plus tôt le soir, suivant le soleil.
    Ce cahier, si c'était un livre, serait un livre des petits embrasements de vies et des coups de mort.
    On n'y trouvera pas de méchanceté, du moins je le crois.
    Hélène Cixous, 27 mars 2019

  • Un jour on retombe dans son symptôme. Enfant, je refusais de manger à la table familiale. On me mettait dans une pièce, seul, à manger dans le noir. On refermait la porte, je mangeais. Quand le noir était devenu total je parvenais à porter à mes lèvres ce que je ne voyais plus. C'était une petite table à claies bleues.

    En 2010 Pascal Quignard crée Medea au théâtre Molière à Bordeaux avec Carlotta Ikeda. Ce buto tourne sur la terre entière pendant plus de trois ans. En 2014 Carlotta meurt soudain. Pascal Quignard renonce alors aussi bien à la danse qu'au théâtre. Mais aussitôt invente d'étranges performances complètement nocturnes accompagnées de rapaces.
    Vie et mort de Nithard, avec Luc Petton et la buse Phénix, à Saint-Riquier, dans la baie de Somme.
    Le Ballet de l'origine de la langue et de la littérature française, à Vérone, au Teatro Fonderia Aperta, sur bord de l'Adige.
    La Performance sur la mort et les morts de novembre, à la mémoire de Charlotte Lessana, à Paris, à la Maison de la Poésie.
    Bord plateau 1652, avec Lorenda Ramou, à Genève, à la Haute École de Musique.
    L'oreille qui tombe, avec Frédérique Nalbandian, à Toulon.
    La Rive dans le noir, avec Marie Vialle, la corneille Ba Yo et les deux chouettes effraies Bubo et Bubbelee, au festival d'Avignon, du 7 au 14 juillet 2016.
    Pas de choeur, avec Marie-Agnès Gillot et Laurent Derobert, au milieu de la nuit du 1er octobre 2016, sur la pointe de l'île aux cygnes, à Paris.

    Après les Petits traités dans les années 1980 (huit tomes), après Dernier Royaume dans les années 2000 (neuf tomes à ce jour), dans Performances de ténèbres Pascal Quignard cherche à penser et à préciser ce nouveau « genre littéraire » qu'il vient de concevoir autant qu'il le déroute, et qui l'engage dans une nouvelle aventure à la marge des formes traditionnelles.

  • C'est le quatrième livre qui me ramène à Osnabrück la ville de ma famille maternelle. Je cherche. Je cherche à comprendre pourquoi Omi ma grand-mère s'y trouvait encore en novembre 1938. Ainsi que ses frères et soeurs. Cela faisait pourtant des années que les Monstres occupaient le ciel allemand et proféraient des menaces de mort à l'égard des juifs, mais Omi continuait à penser qu'elle était allemande même après avoir été déclarée nonaryenne, même quand la langue allemande a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois. Certes son mari était bien mort pour l'Allemagne en 1916 mais quand même Dans la rue le banc est interdit aux juifs.
    Quel courage lui faut-il pour rester dans la ville qui brûle les siens tandis que K. le grand ogre nazi passe en ricanant devant notre grand magasin boycotté, ou peut-être quelle terreur ? Ou peut-être la voix de l'angoisse est-elle plus forte que celle de sa fille, Eve ma mère qui a pris la porte définitivement dès 1933 ?
    Aucune explication.
    Je ne comprends pas pourquoi je ne comprends pas.
    Il y a tant de sortes de juifs qui ne savent plus qui ils sont. Il y en a qui partent, mais pas assez loin, comme s'ils avaient peur de perdre - quoi ? Il y a des juifs-qui-ne-partent-pas. Eri la petite soeur d'Eve ma mère est partie dès 1933 quand les piscines lui ont été interdites. Mais Siegfried est resté. Les Nussbaum aussi. Il y en a qui ont voulu partir quand on ne pouvait plus partir. Il y en a qui sont revenus se perdre. Qu'es-ce qui te ferait partir ? me demandé-je. Et vous, qu'est-ce qui vous ferait partir ? On ne peut pas dire qu'Omi soit partie finalement.
    Elle ne m'a jamais parlé de la Nuit de Cristal. Il y avait de quoi être éclairée pourtant.
    Comme je n'arrive pas à rentrer à l'intérieur de ma grand-mère je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l'intérieur de Siegfried K., un ami de ma mère. Il a 25 ans, il vient d'arracher son doctorat de médecine, la Grande Synagogue lui brûle devant la figure, le voilà naufragé à Buchenwald, pour l'inauguration par les Premiers Déportés. Je le suis.
    Il ne sait pas ce qui lui arrive. C'est nouveau. Ça vient d'ouvrir. Ce n'est pas terminé. Buchenwald est à côté de Weimar. Weimar, c'était Goethe. Siegfried est un modeste Robinson juif aktionné en 1938. Avant, je ne savais pas ce que c'était, un juif aktionné. Suivons Siegfried dans la fameuse Nuit Nazie aux mille Incendies, prologue au temps de l'Anéantissement. J'aimerais tant pouvoir lui demander pourquoi, comment, il est encore là

  • Wozu Dichter ? Pourquoi un poète ? S'il veut survivre et brûler ce qui pourrait le réduire en cendre, l'enfant nouveau-né doit tout le premier poétiser. C'est la poïesis - p???s?? -, l'oeuvre, la création. Il fait rimer son premier cri avec lui-même en redoublant chaque syllabe et il adresse ce haïku à sa mère comme à son père. Freud a imaginé que lorsqu'un enfant crie, il se souvient du cri qu'il a poussé avant - en poète, donc. Mais la poésie d'enfance ne semble pas peser bien lourd devant l'enchaînement prosaïque des signifiants. Les raisons fatiguent sa vérité.
    Le Cours de linguistique générale semble donner la première place à la prose. C'est oublier que Ferdinand de Saussure a aussi écrit quatre-vingt-dix-neuf merveilleux Cahiers, longtemps restés secrets. Ils donnent une perspective inédite à la poésie et, du même coup, pourrait-on dire, une dimension freudienne à sa linguistique.
    La poésie brûle est un titre à double face. Ce Janus ne dit pas si la poésie est incendiée... ou bien si elle met le feu. J'ai compris, en rédigeant les dernières pages de ce livre, que la poésie ne permet pas seulement de vivre. Dès le début, elle affronte un dieu obscur. Elle le brûle, ou sinon elle est brûlée.

  • Le Nom sur le bout de la langue a été créé par Marie Vialle le jeudi 12 mai 2005, à Paris, au théâtre de la Bastille. Sonate de trois contes.
    Triomphe du Temps a été créé par Lam Truong et Marie Vialle le vendredi 29 septembre 2006, à Lyon, au théâtre des Subsistances. Sonate de quatre contes.
    Princesse Vieille Reine sera créé par Marie Vialle le jeudi 3 septembre 2015, à Paris, au théâtre du Rond Point.
    Sonate de cinq contes.

    Princesse, vieille reine, tel est le destin des femmes.
    Cinq contes.
    Cinq merveilleuses robes : une longue tunique franque, une robe de soie de Chine longue et souple, un kimono japonais tout raide, un manteau de fourrure immense, une robe à crinoline Napoléon III.
    Plus le souvenir de la fourrure d'un chat et celui d'une robe en serge noir d'enfant.
    Robes sans pareilles, ostentatoires, un peu trop volumineuses, modifiant le corps à chaque fois complètement, dont on sait quel il est, puisqu'on l'a vu, en chemise, tout mince, avant qu'il revête ces soies, ces toiles, ces cotons et ces peaux, se farde, se contemple, se coiffe devant un grand miroir absent.
    Mais les âmes changent avec les étoffes, les époques, le temps qu'il fait, les rôles qu'on joue, les fonctions que l'on occupe, les masques que l'on porte, les âges, les situations, les liens, les désirs.
    C'est tout ce qui reste de Peau d'âne.
    Un vieux sac, bien réel, au fond de la scène, bien visible même s'il est sombre. Il est plus grand qu'un corps humain. On pourrait d'ailleurs loger un corps humain à l'intérieur de cette grosse outre faite dans une sorte de cuir marron foncé, ou noir, derrière lequel il est possible de se dissimuler, de vivre, de se changer, de déposer ses masques, de suspendre ses robes, de délacer ses chaussures.
    Une table plus ou moins réelle, côté cour, où travailler, manger, lire.
    Le cadre d'un grand miroir vide, complètement imaginaire, côté jardin.
    Le bord de scène est une rive abrupte, le bord d'un gouffre dangereux, au-delà duquel sont assemblés des animaux hostiles.

  • Menschen

    Gérard Haller

    Aile, tu es béquille. Nous - - Nous chanterons la chanson d'enfant, celle, entends-tu, celle avec les men, avec les schen, avec les menschen, oui, celle avec la broussaille, avec la paire d'yeux, qui restait prête là-bas :
    Larme-et- larme Paul Celan, La Rose de personne Poème double ici, coupé en deux. Le premier ouvrant sur les images intranquilles du pays natal, le second sur l'extermination. Deux échos, deux tenues, deux aller au bord des larmes et retour pour mieux entendre l'intime partition qui nous précède et le nous ainsi qui reste à venir.

  • Ce livre a déjà été écrit par ma mère jusqu'à la dernière ligne. Tandis que je le recopie voilà qu'il s'écrit autrement, s'éloigne malgré moi de la nudité maternelle, perd de la sainteté, et nous n'y pouvons rien.
    Je décide d'incruster dans cette construction qui désobéit à maman des feuillets tirés de sa sainte simplicité. Le livre par excellence serait plein de livres et de ces photos magiques que l'on voit s'animer sous le regard d'un lecteur passionné, il s'ouvrirait sur des villes qui donneraient sur d'autres villes où ma mère aura séjourné. La plupart du temps on voit ma mère accrochée à moi d'une part et à sa canne de l'autre. Elle a le visage levé vers moi, elle me consulte d'un regard brillant, je lui souris et elle me croit. Je suis son père maternel.
    Et si elle avait été aussi grande que moi? Ou plus grande?
    J'ai trois cahiers dont Ève est la reine, la ruine, l'héroïne. Ma mère les a semés afin que je ne meure pas de sa fin pendant le premier désert.
    Ève n'a jamais rien fait exprès. Elle accorde. Elle laisse faire. Elle est la grâce même.
    Ces cahiers ont l'utilité qui est la vertu de ma mère Ils n'ont pas d'autre souci que d'accompagner les voyageurs et d'aider à mieux trépasser Quand maman me lancinait de février à mai, me disant continuellement aidemoiaidemoiaidemoi, des centaines de fois par jour, quand allongée dans sa barque elle me requérait, penchée sur elle, au plus étroit, après avoir abaissé les barreaux du lit de métal je disais avec une intensité égale à la sienne, « dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi, je le ferai ». Et elle : « Rien. » J'ai fait ces Riens. Les voici.

  • Boutès

    Pascal Quignard

    Une légende raconte que des marins attirés par le chant des oiseaux périraient sur les rives d'une île mystérieuse et que passant à proximité de l'île les navigateurs effrayés se remplissaient les oreilles de cire pour ne pas être déroutés et mourir. Ulysse qui souhaitait entendre le chant se fit attacher les pieds et les mains au mât de son navire. Boutès sauta.

  • - Puisque tu as mal partout dans la poitrine, et de sombres pressentiments, ne va pas au combat, diffère, suis les indications des augures, quand nous sentons que la fin est proche, reculons, nous recommandait notre fidèle ami Horatio. Vous vous en souvenez ?
    - Me retirer ? Jamais de la vie ! We defy augury ! Être, dit Hamlet, c'est défier l'augure. Je suis, donc j'irai. Il nous faut bien vivre, cette fois c'est décidé. Nous mortels, c'est-à-dire vivants, ne sommes-nous pas toujours tout près du Paradis, c'est-à-dire bien prêts dans un premier temps à le perdre, afin, dans un deuxième temps d'en voir la résurrection ? dit ce Livre. « The Readiness is all », Shakespeare est ici d'accord avec Montaigne.
    C'est cette danse avec l'Augure que répète ce Livre. Le voici tout peuplé de co-mourants, de revenants et redevenants splendides, de commémourants, de personnages aimés relevés des néants, venus de tous les mondes et les continents, accourant d'un siècle à l'autre, de l'Allemagne à l'Afrique du Sud à l'Amérique du Sud, des Suds aux Nords et inversement, défiant l'oubli, se tirant de l'effacement, Avertissements, présages, souvenirs des catastrophes, signes, pressentiments, songes, ont beau jeu de se multiplier comme les étoiles à Manhattan que l'on voit mieux du 107ème étage du World Trade Center que de Ground Zero, nous sommes faits pour reprendre la vie là où elle a été interrompue.

    Je le vois, ce livre est l'incarnation de notre sort mouvementé. C'est un assemblage de gouffres et de fêtes. Il a vingt fois le souffle coupé, il enjambe abîmes et ruptures, tombe sous les terres ou devient demain aérien.
    Il m'arrive de deviner, derrière l'influence cachée de ma mère et son génie de la digression, la présence fatidique ineffaçable de l'immense famille Jonas, depuis le premier périple à bord de la baleine, jusqu'aux Jonas de Bacharach et, par suite de fuite, d'Osnabrück, ces gens qui se déplacent en quelques heures ou lignes dans dix villes différentes.
    Où sommes-nous aujourd'hui ? En 2001, et aussitôt en 1791. Quel plaisir de simultaner ! C'est le don magique qui est le lot de ceux qui sont expulsés toutes les deux générations d'un lieu natal. Tout est perdu !? Revenons au Paradis, invite le Livre. C'est l'heure de retrouver les Tours et les disparus, les capitales et les villages. Pas de mélancolie ! Ça ressuscite intact. C'est revenir qui est le Paradis.
    Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées. Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore dans ces villes qu'ils enchantaient hier. Des fantômes ? dit ma fille. Des gardiens du Temps, dis-je.

  • C'est directement et parfois profondément que l'activité du photographe influe sur ce que la poésie cherche à être. Et, en retour, les poètes se doivent de comprendre en quoi cette activité consiste et même ne pas hésiter à exprimer des réserves, des inquiétudes ou d'ailleurs aussi leur approbation en présence des formes diverses et peut-être contradictoires que l'acte et les visées du photographe ont prises depuis le daguerréotype, puis Nadar préservant pour nous le regard de Nerval, de Marceline Desbordes-Valmore, de Baudelaire. Ce petit essai s'attache à un des effets troublants de la première photographie, son introduction d'une pensée du non-être, si ce n'est pas du néant, dans l'univers des images. Mais aussi à un récit qui, de façon figurale, me semble avoir perçu cet effet et visité avec épouvante ses risques, l'extraordinaire La Nuit de Maupassant, une des oeuvres hallucinées de ses dernières saisons conscientes.

  • Demande

    Jean-Luc Nancy

    De naissance, la philosophie entretient un rapport singulier et complexe, voire torturé, à la littérature : en effet elle l'invente en l'excluant (comme « mythe », fiction). Jean-Luc Nancy comprend ce rapport comme une demande : la philosophie demande à la littérature de rester où elle est, dans sa fable, mais elle lui demande pourtant aussi son secret (sa séduction) et elle demande enfin à partager son charme et son pouvoir.
    L'essentiel du travail de Jean-Luc Nancy n'est pas consacré à la littérature, mais à des thèmes comme la communauté, le corps, l'adoration - dans les sens qu'il donne à ces termes. Cependant, il est incontestable qu'il a été conduit d'une part à écrire assez souvent sur des motifs littéraires, et que d'autre part et surtout, certaines lignes de fond de son travail vont vers l'écriture de la fiction et plus généralement de cette fiction infinie que constitue, pour lui, le sens.
    En recueillant ses principaux textes théoriques et entretiens sur la littérature de même que quelques-uns de ses essais les plus percutants explorant les limites de l'écriture littéraire (poésie, récit, théâtre, oratorio, etc.) - pour la plupart devenus introuvables -, ce livre voudrait donner à lire tout le spectre de sa réflexion sur la question de la littérature, saisie au premier chef dans ses rapports à la philosophie bien sûr, mais aussi et plus radicalement au langage et au sens.
    Le lecteur trouvera dans ce recueil un agencement de textes de tons et de formes très divers composant pourtant un ensemble d'une grande cohérence et rigueur. Divisé en quatre parties, le livre donne à entendre le partage des voix - des timbres, des modulations, un phrasé, un rythme surtout - de Jean-Luc Nancy en ce qui a trait à la littérature.

  • En 1946, Jean Starobinski publiait sous ce titre, dans la revue Suisse contemporaine, l'un de ses premiers écrits, qu'il présente aujourd'hui ainsi :
    « Tout en évoquant certains moments de l'expérience enfantine, cette étude très libre avait pour but de préfacer, s'il venait à être publié, un livre d'études consacrés à quelques écrivains représentatifs d'une tradition française de la mise en question de l'expérience subjective et de l'exigence de sincérité. Ce n'était qu'une anticipation, encore très risquée. Je voulais prêter attention aux écrivains français qui, à partir du XVIe siècle, ont clairement assumé le rôle d'«ennemi des masques» : les moralistes, au sens le plus large. »

  • « Est-ce qu'il fait froid ?
    Je ne sais pas, oui, peut-être. / Est-ce que tu me tiens bien ? / Oui, n'aies crainte. / Ne me lâche pas, j'ai si peur ! / Crois-tu que je veux te lâcher ? / Non, mais où es-tu ? Où sommes-nous ? / Je ne sais pas. Dans le ciel. / Tu es sûr ? Mes pieds s'enfoncent dans l'eau. / C'est l'eau du ciel. / J'entends des voix, des cris. » / La Grande Ourse est un ensemble de poèmes inédit.

  • En 2008 une société de bibliophiles italiens décida de publier avec des illustrations de Gérard Titus-Carmel un récit, Deux Scènes, que je venais d'achever. Mais quand on en fut à la maquette du livre, il apparut que quatre ou cinq pages de plus seraient souhaitables, pour mieux équilibrer la suite des gravures, et je dis : c'est tout simple, je vais écrire une note pour expliquer pourquoi ce récit se situe « à Turin peut-être où à Gênes ». Gênes étant, par une belle coïncidence, la ville des dirigeants de cette collection, parmi lesquels mon traducteur, un ami, Beppe Manzitti.
    J'entrepris donc cette note. Mais elle eut vite non pas cinq pages mais cinquante. En effet, dès que j'eus commencé de lire ce que j'avais écrit les yeux en somme fermés, il me fallut constater que cette histoire de deux balcons en vis-à-vis dans la cour d'un palais génois, avec deux drames pour s'y jouer simultanément, à peine différents l'un de l'autre, traversait et retraversait sans cesse ni fin les moments et les lieux, et les pensées, de ma vie depuis la première enfance, et que s'expliquaient ainsi des poèmes qui m'étaient restés des énigmes ; cependant que s'éclairait mon voeu peut-être le plus profond. Puis-je parler d'un début d'auto-analyse ? Mais tout autant aussi je me suis senti obligé de m'interroger sur certains aspects de la recherche freudienne, avec en esprit un désir d'être qui compterait plus que celui d'avoir.
    Y. B.

  • Ce livre est un chapitre du Livre-que-je-n'écris-pas. Il est le premier à s'être présenté mais, à la fin, il ne sera pas le chapitre un, j'en suis presque sûre, il n'y aura pas, entre tous les chapitres, de chapitre plus premier qu'un autre.
    Il y a un livre que j'ai appelé Le-livre-que-je-n'écris-pas, dont je rêve depuis plus de trente ans. Il est le maître, le double, le prophète, presque le messie de tous les livres que j'écris à son appel. Ce livre me précède et me résume. Il rassemble toutes mes vies et tous mes volumes. Il me hante et me guide.
    J'en ai souvent parlé à mes amis. Vous savez. Il fut toujours mon livre promis et donc désiré et désespéré, l'ombre devant tous mes pas. Je suis moi-même l'ombre de mon ombre. Il fallut à Stendhal se changer en un Henry Brulard pour écrire sa My Life, sa Ma Vie, en recueillant des morceaux de la vie d'Henry Beyle. On ne peut écrire le Livre My Life qu'en se détachant en pièces et se reliant en riant.
    De ce livre Jacques Derrida me disait : celui que tu n'écris pas s'écrit autrement. J'aurais voulu le voir, un jour, avant de mourir. J'y renonçai. Je n'ai jamais voulu que lui, je n'ai jamais renoncé qu'à lui. Il ne m'a jamais quittée. Il fut comme un immortel qui n'aurait jamais connu de naissance. Et je n'ai jamais vu son visage de face. J'aperçois son éclat voilé, son dos indéchiffrable, debout sur l'étagère du ciel, sa silhouette élégante, tout à fait étrangère et familière, de revenant du futur. J'ai toujours imaginé qu'il viendrait, naturellement. Quand ? Après l'ensemble de toutes mes morts ? Juste avant, ou juste après, la dernière de mes morts.
    Il m'aura donc toujours manqué les yeux pour le voir, les yeux voyants, vivants, capables de regarder en face sans larmoyer tous les visages du Visage de dieu-le-tout, autrement nommé My Life. (On comprend pourquoi Stendhal se présentant pour Beyle ne pensait " sa " " vie " que comme son étrangère) Le Livre qui me contenait, moi et mes vies, était avec moi, devant moi, au-delà de moi, marchant comme une colonne diffuse, indistincte, plus moi-même que moi, comme une âme toute puissante privée d'enveloppe, une lettre trop nue, que j'aurais presque pu lire, mais autrement.
    Ces ans-ci, je ne l'attendais plus. Je me faisais une résignation. C'est alors.
    C'est toujours alors, et seulement quand on a traversé le désespoir, qui ne cesse d'espérer, et que l'on a atteint le calme, que l'Inattendu absolu arrive. Alors :
    Ce livre-ci s'est présenté, d'un seul coup, " un beau matin ", entièrement écrit, flottant juste devant la fenêtre de mon bureau, clairement constitué, comme un rêve sorti à terme de la tête d'un rêve. Je l'ai rapidement recopié, sans le quitter des yeux, en conservant scrupuleusement ses indications, ses rythmes, ses moments de silence. Je l'ai trouvé. Tel que vous le voyez.
    C'est un pétale du Livre-que-je-n'écris-pas. Un pétale. Détaché du tout de la fleur du Livre. Los, comme le dirait ma mère en sa langue allemande. Los : détaché. C'est-à-dire : arrivant : mobile : autonome : destinal. L'instant d'une vie. Un instant est toujours un présent.
    Ce n'est pas un récit. C'est un aujourd'hui même, quelles que soient sa date, son action, sa durée. C'est une synchronie. Un instantané symphonique : il se passe ici-et-maintenant, à toute vitesse. À sa condensation, à ses sursauts, à son éternelle jeunesse, à son allure précipitée de revenant de la mémoire, on pourrait le prendre pour un rêve. Il est entièrement vrai.
    Carlos est entièrement vrai. Est un instant.
    Tout instant est également le présent.
    C'est un pétale détaché de la fleur de ma vie.
    Une fois détaché, il reste, magnifique, en soi.
    Le détachement a eu lieu par accident. Le livre-chapitre-pétale, a été arraché à la fleur par le violent coup d'une mort.
    En vérité, il doit sa mise en liberté littéraire littéralement à la mort. La vie que donne la mort, ou plutôt qu'elle rend, cette vie née de la mort, ce serait la littérature ?
    Si Carlos n'était pas mort brusquement, mort de mort soudaine, emporté d'une heure à l'autre dans le fleuve du temps, celui qui est écoulement, il ne se serait peut-être jamais retrouvé vivant dans le monde des pétales de livre.
    Soudain, ce matin-là, j'ai vu l'univers du Livre-que-je-n'écris-pas : c'est une infinité de présents. Il est structuré comme une fleur.
    Dans cette fleur les pétales sont des pages non numérotées.
    Le pétale est aussi une fleur. Il est à la fois une page qui fait partie d'un tout structuré et en même temps il est un individu détachable, une fleur de la fleur.
    Le chapitre Los est une feuille non numérotée du Livre-que-je-n'écris-pas. Il n'y a pas d'ordre dans les feuilles de My Life. Elles sont reliées mais pas par un fil linéaire. Ce sont de vraies feuilles.

    Mon éditeur me demande si je sais déjà quels seront les prochains chapitres. J'en aperçois quelques-uns, par la fenêtre, dis-je. Plusieurs sont presque détachés. Qu'ils vivent déjà, je le sens. Un coup de vent, pas moi, décidera, bientôt.

  • Ce sont des poèmes. Ce sont de petites proses. Tous en provenance du Mexique : Mexico, Oaxaca, les petits villages alentour, la forêt des Chimalapas ou de la Mazatèque. On y croise Jack Kerouac, William Burroughs, les serpents et les Amazones qui peuplent les rêves, Christian Dotremont, des cables électriques qui coupent le ciel sauvage.
    Lente mélancolie d'une beauté oubliée autant que marche songeuse d'un homme sans quête.

  • Le milieu du XIX e siècle est marqué par une crise de la réalité, qui va notamment se cristalliser autour de l'émergence du daguerréotype puis de la photographie, qui donnera l'illusion d'une reproductibilité mécanique et industrielle du réel. Cette crise de la réalité est avant tout une crise de l'image, et une oeuvre, une écriture en particulier - celle de Baudelaire - va en incarner tous les enjeux, qui dépassent de beaucoup ce que l'on appelle communément le « réalisme ».
    L'esthétique du regard de Baudelaire peut d'une part se lire comme l'une des plus virulentes critiques de ce « réalisme » mimétique qui nous empêche de voir, en deçà ou au-delà de ces images que nous montrent tant d'oeuvres, romans, tableaux comme photographies, ce qui est littéralement à l'oeuvre dans l'écriture de l'image. Or c'est précisément dans cette critique du « réalisme » mal entendu (notamment représenté, aux yeux de Baudelaire, par une certaine peinture de Courbet) que va d'autre part prendre forme le réalisme au sens où je l'entends, comme l'avènement impensé du réel - impensé parce qu'il surgit et se révèle dans et par l'oeuvre même. L'écriture de Baudelaire, dans cette double perspective, va littéralement achever la réalité, dans les deux sens du verbe : lui mettre un terme dans son ancienne acception (comme une donnée reproductible, déjà là) et par le même geste l'accomplir dans son sens « moderne » (comme un événement à venir, inséparable de sa mise en oeuvre). La réalité, pourrait-on dire, devient ainsi « plus réelle », du moins « réelle » autrement, et toute la difficulté sera de saisir ce double mouvement simultané de retrait et de reconfiguration permanente du réel. Ce double mouvement caractérise ce que j'appelle la Modernité.

  • Un colloque récent du Musée de Cluny demandait à des écrivains quelle influence avaient eue sur leur travail la littérature ou la pensée médiévales. Cette occasion m'a permis de dire à quel point il m'avait paru, dès mes premiers écrits, que la légende de la terre gaste et du Graal est une pensée de la poésie, par dessous la réduction qu'avait tenté d'en faire à ses propres catégories la religion de l'époque. La transcendance qui apparaît dans le graal, ce n'est que celle inhérente à toute chose du monde simple : cette présence à notre présence que la poésie cherche à rétablir dans son travail sur les mots, délivrés par elle de leur recentrement sur le projet conceptuel. Perceval se doit de comprendre que le plein du réel, c'est l'échange entre les êtres que permet ce vase ou chaudron qui porte à l'un d'eux réconfort. Et Balin dans un des récits, c'est le pressentiment de la difficulté de la tâche. Il combat jusqu'à en mourir un chevalier masqué comme il l'est lui-même, ne découvrant que trop tard que ce chevalier, c'est son frère. Le Je de notre présence au monde va-t-il être étouffé par un moi qui n'est qu'une construction du concept, et en cela de l'irréel, rien qu'une image, une autre sorte de mort ? L'histoire de Balin suggère que la vraie quête n'est pas celle d'un bien surnaturel mais, opiniâtrement, d'un peu de lucidité dans le rapport de l'être parlant à soi-même.

  • Jean Genet : né amputé de mère et de père, déposé au Bureau des Enfants abandonnés, jugé non contagieux et déporté dans le Morvan, au pays mor, c'est-à-dire au pays noir. Adressé au destin Poste Restante et personne pour le réclamer. Pour panser le blessé-né.
    Dès lors la Blessure déménage. Elle ne tient pas en place. Voyage de la Blessure en laquelle il fait son trou. S'il avait un bateau, Genet l'appellerait Lésion. Et que sa quille éclate. Son lot : avoir toujours à n'être, tout au long du fil de sa vie, qu'un être volant, que dis-je un mort volant, revenant de livre en livre se refaire l'acte manqué de sa naissance.

    Il le sait, comme avec lui Shakespeare, Dostoïevski ou Joyce, on entre en littérature par lésion. Par la suite chaque oeuvre vit de sa plaie originaire. J'en suis né, songe-t-il, je la porte, comme ma mère intérieure. On la lèche d'une langue vigoureuse, on la fait parler, on l'entretient, on poursuit avec elle un entretien fiévreux, sans consolation.

    Toute sa vie, la plaie, l'appeler, de tous ses voeux, la creuser. Jamais de paix. Il faut maintenir la vieille à vif, pour cela la réécrire, la remettre mille fois sur le chevalet, retourner en prison tous les livres, donner les fils à retordre, aller partout rêver au bagne perdu. De la perte on fait son gain.

    Un jour de mai 1974, Jean Genet me confie une lettre à porter à l'autre bout du monde, et depuis.

  • Grand Siècle d'atopie rassemble quelques préfaces à des textes apparentés à la littérature spirituelle du XVIIe siècle - préfaces et textes ayant fait l'objet d'une publication aux éditions Jérôme Milton, à Grenoble. Pour les besoins de la présente édition, chaque préface donne lieu à une réévaluation, non en fonction d'un quelconque avancement de la recherche en histoire littéraire, mais par rapport à la conscience que l'auteur a prise du sens de sa propre recherche sur le terrain de l'écriture de spiritualité. La réflexion met en évidence le lien essentiel qui rattache le travail, en quelque sorte scientifique, à ses implications auto- biographiques. Mais qu'il s'agisse des textes d'auteurs, de leur préface ou de leur actuelle présentation, la démarche s'inscrit dans le cadre de l'atopie, c'est-à-dire en des marges littéraires oubliées du public - lieu quasiment intemporel et généralement peu accessible, qui communique à la pensée et à son expression sa saveur de rareté, d'originalité et, pour tout dire, de grâce occulte et gratuite.

  • Tombe de sommeil

    Nancy J L


    le sommeil n'intéresse guère la philosophie que comme une négativité sans emploi, sans autre usage que le repos du corps ou bien la production de signes d'une nuit de l'âme.
    " le sommeil de la raison engendre des monstres" est une sentence des lumières qu'il ne s'agit pas de mettre en doute. mais il convient aussi de se demander s'il n'existe pas quelque chose comme une raison du sommeil, une raison à l'oeuvre dans la forme ou dans la modalité du sommeil. c'est-à-dire dans un être-en-soi qui n'est pas un " soi ", dans une absence d'égoïté, d'apparaître et d'intention, dans un abandon grâce auquel se creuse un non-lieu partagé par tous.
    s'y atteste quelque chose comme une égalité de tous dans le rythme du monde. avec elle, une victoire toujours renouvelée
    sur la peur de la nuit. une confiance dans le retour du jour, dans le retour à soi, à nous - chaque jour différents, imprévus, non doués de significations préalables. car c'est de trouver à nouveau le sens qu'il s'agit dans cette supposée perte de sens, de conscience et de contrôle.
    non pas retrouver du sens qui serait déjà prêt, comme celui des philosophies, des religions, des progressismes ou des intégrismes (de
    tous les -ismes, dont la démolition n'est jamais assez farouche), mais ouvrir à nouveau la source qui n'est pas celle d'un sens, mais qui fait la plus propre nature du sens, sa vérité : l'ouverture, le jaillissement, l'infini.
    sommeil comme ressource du commencement, du recommencement.
    veille d'un lendemain auquel on ne demande rien que de venir. confiance sans promesse à travers la nuit que traverse en ce moment la terre difficile aux hommes. (à l'aube, les bêtes viennent lécher les sueurs, les humeurs ou les pleurs de la nuit. ).

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