Manucius

  • En 1883, Kropotkine est condamné à 5 ans de prison pour activisme politique. Durant sa captivité, Élisée Reclus réunit ses textes parus dans Le Révolté et les édite sous le titre Paroles d'un révolté. L'ouvrage réunit ici les chapitres II, III et IV, intitulés: La décomposition des états, La nécessité de la Révolution et La prochaine Révolution. La décomposition des états est un texte saisissant par son actualité. Les questions soulevées par le rôle de l'état rappellent étrangement la crise actuelle et les revendications des «Gilets jaunes», ainsi est pointé du doigt, l'état emprunteur, mauvais gestionnaire, obèse ou encore inefficient. Ecrit il y a quelque 140 ans, ce texte à vocation révolutionnaire donne matière à réflexion sur la stabilité étonnante du Système dans ses pratiques !

  • C'est incontestablement de son expérience de paria que Flora Tristan a puisé la substance de son oeuvre et de sa pensée. L'idée de l'émancipation de la femme s'impose à elle très tôt, elle dont la vie conjugale fut un martyre et la pauvreté son lot. Sa condition de travailleuse lui font lier la lutte contre l'exploitation de la classe ouvrière à la lutte contre l'oppression des femmes. Cet ouvrage, publié à titre posthume en 1845 par A. Constant déclare à son sujet: Ce texte ne contient pas une doctrine nouvelle mais il est à placer parmi les ouvrages les plus profonds, ce sont les adieux d'un beau génie incompris. Tous ceux à qui la mémoire des amis du peuple est chère, tous les hommes d'avenir, toutes les femmes qui sentent la dignité de leur sexe [...] liront avec intérêt cet ouvrage.

  • Romain Rolland, poète, écrivain et philosophe est à la tête d'une oeuvre éclectique et multiforme peu connue. La Grande guerre fut pour lui l'occasion d'une méditation sur l'avancée du siècle et le désastre qui envahit l'Europe, méditation qui aboutira à la rédaction d' Au-dessus de la mêlée (1914), dont on commémore aujourd'hui le centenaire : ce manifeste pacifi ste, intransigeant et polémique contribuera à l'obtention du prix Nobel de littérature en 1915. Son oeuvre se caractérise par la recherche d'une harmonie universelle, de paix et de justice. L'Éclair de Spinoza (1924) et Empédocle (1918) sont un exercice passionné de gratitude envers deux immenses penseurs, compagnons de route, qui auront contribué à forger le fonds même de sa pensée. Il s'y révèle styliste et pédagogue.

  • ierre Kropotkine (1842-1921), est l'un des trois théoriciens les plus connus de l'anarchisme avec Max Stirner et Michel Bakounine.
    Issu de la haute noblesse moscovite, il intègre l'armée à partir de 1857 et est affecté, comme officier des Cosaques, en Sibérie. À partir de 1867, il quitte l'armée pour faire des études de mathématiques et de géographie à l'université de Saint-Pétersbourg. Il publie plusieurs travaux sur l'Asie septentrionale et explore la péninsule scandinave. Dès 1872, il fait partie de la fédération jurassienne de la Première Internationale. Il repart à Saint-Pétersbourg où il mène une activité de militant clandestin. Il est emprisonné en 1874 et s'évade deux ans plus tard. Il se réfugie alors en Grande-Bretagne puis revient en Suisse, reprend son activité militante et publie plusieurs ouvrages politiques. Il fonde en 1879 le journal Le Révolté et est arrêté à nouveau en 1883 à la suite des grèves des soieries lyonnaises. Il est détenu à Lyon et amnistié en 1886, grâce à l'intervention, en particulier, de plusieurs personnalités dont Victor Hugo. Il s'installe alors en Angleterre et publie différents ouvrages de géographie et de politique. Son ouvrage L'entraide, un facteur d'évolution en fait un scientifique internationalement respecté. Il collabore notamment à la Géographie Universelle d'Élisée Reclus ainsi qu'à la Chambers Encyclopædia et à l'Encyclopædia Britannica. En 1916, la signature du « manifeste des 16 » lui vaut de la part de ses anciens amis le petit nom d'« anarchiste de gouvernement ». Il retourne en Russie en 1917 et refuse un poste de ministre, proposé par Aleksander Kerenski. Il prend une attitude critique vis-à-vis du pouvoir bolchévique notamment de la personnalité de Lénine et des méthodes autoritaires de la nouvelle URSS.
    Son enterrement constitue la dernière manifestation publique anarchiste en URSS, le 13 février 1921.
    Le thème central de ses nombreux travaux est l'abolition de toute forme de gouvernement en faveur d'une société qui puisse être exclusivement régie par les principes d'entraide et de coopération, sans avoir recours à des institutions étatiques. Cette société idéale (cf. communisme anarchiste ou anarcho-communisme) serait alors le dernier pas d'un processus révolutionnaire qui passerait avant par une phase de collectivisme (le collectivisme libertaire).
    En ce qui concerne L'esprit de Révolte, petit texte publié en 1881, Kropotkine développe une théorie de l'Histoire en rupture avec les thèses hégélienne et marxiste. En s'appuyant sur l'analyse de la Révolution française de 1789, il considère que les acteurs majeurs et décisifs de cet événement sont les « petites gens ». Ainsi, ce ne sont pas les élites bourgeoises et cultivées qui bouleversent le cours ordinaire des choses mais bien les gens du peuple, qui, par esprit de révolte, développe sans stratégie établie un activisme révolutionnaire qui conduit aux changements profonds. L'agitation préalable et nécessaire avant que les conditions de la révolution soient arrivées à maturité est initiée et entretenue par les grandes masses. Les années qui précédèrent 1789 virent une multiplication des pamphlets, libelles, brochures ou plus simplement encore, afin que tous comprennent, de dessins caricaturant les moeurs de la cour de Louis XVI, ceux-ci se révélèrent être des armes de propagande extrêmement efficaces qui « contaminèrent » la plus grande partie de la population, alimentant ainsi la colère sourde des gens maltraitées.
    En quelques pages, Kropotkine propose donc un manuel théorique de la révolution, de ses acteurs et des moyens nécessaires à son épanouissement.
    L'ensemble sera précédé d'une préface de Roger Dadoun, philosophe, professeur émérite de l'université de Paris VII, spécialiste des idées libertaires et anarchistes.

  • Essai du révérend père sur la sodomie, qu'il considère comme un acte horrible, criminel, contre nature. Il s'interroge sur les pratiques distinctives des hommes et des femmes, sur les modalités d'accomplissement de l'acte sexuel, le recours à des instruments fabriqués, etc. Son objectif est de définir la nature exacte du délit de sodomie et de proposer un tableau des peines appropriées.

  • À l'issue d'un long entretien avec son ami Marcel Baudouin, " à Orléans, le dimanche 7 juin 1896 ", Péguy jette les bases de la construction utopique qui deviendra un an plus tard, après la mort brutale de son ami - dont il épousera bientôt la soeur - l'ouvrage intitulé Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse.
    C'est une des oeuvres les plus étonnantes de toute la littérature utopique, et l'une des plus insolites de Péguy. Ce n'est pas un " dialogue " - mais une succession de courts paragraphes, séparés par des blancs qui semblent être mis là pour marquer l'absence du grand ami disparu ; et ce " premier " sera le dernier, puisque Péguy ne donnera aucune suite. Dans cette oeuvre d'une extrême simplicité - presque toutes les phrases sont construites avec les seuls verbes " être " et " avoir " - Péguy procède par négations, inhabituelles en Utopie : si l'on comprend qu'il faille éliminer rivalités, haines, jalousies, mensonges et guerres, il est surprenant de voir que la Cité de Péguy ne se veut ni charitable ni juste, et qu'elle rejette égalité, mérite, émulation, renommée, gloire.
    Le principe de base est l'harmonie, mais toute relative : la Cité du Marcel ne sera pas " toute harmonieuse ", mais seulement " la mieux harmonieuse " possible. Après avoir assuré la vie corporelle des citoyens, en recourant à un travail minimum à la charge des seuls hommes adultes et valides (trois à quatre heures par jour suffiront, précise Péguy dans son article " De la cité socialiste " - la semaine de vingt heures !), la Cité se préoccupera avant tout de la vie intérieure et du travail désintéressé, et mettra au premier plan l'art, la science et la philosophie.
    Surtout, elle sera ouverte à tous, sans aucune distinction possible, comme l'affirme le principe premier du livre : " La cité harmonieuse a pour citoyens tous les vivants qui sont des âmes. "


  • emile coué (1857-1926), psychologue et pharmacien français, est le père de la méthode éponyme : la célébrissime méthode coué.
    le terme, véritable mot-valise, est volontiers utilisé aujourd'hui ironiquement pour railler les adeptes naïfs de la pensée positive tous azimuts. souvent synonyme de déni du réel, d'aveuglement, au mieux de démagogie lorsqu'il s'agit de nos politiques, au pire de bêtise quand l'insistance s'y fait trop forte. pour d'autres, coué est l'inventeur de l'effet placebo et le véritable précurseur de ces nouvelles techniques de développement personnel qui font florès.
    ses adeptes sont innombrables, célèbres ou anonymes, qu'ils le sachent ou non. mais qui a lu véritablement la méthode coué ? personne ! le texte d'emile coué est un des piliers méconnus de notre modernité toute faite d'omnipotence magique de l'individu, de " positive attitude " comme le laissait entendre un récent premier ministre, adepte s'il en est de la célèbre méthode, ou une non moins célèbre chaîne d'hypermarchés qui somme obsessionnellement de " positiver ".
    on sera touché également en parcourant enfin la méthode coué par le parfum désuet et naïf, voire même par le comique absurde qui se dégage du texte du célèbre pharmacien psychologue. roger dadoun livre une préface inattendue, profonde et savante. derrière la simple lettre du texte se découvrent alors des intuitions fondamentales, une proximité surprenante avec les pères de la psychanalyse, notamment freud et groddeck, qui justifient le fabuleux destin de la méthode, son omniprésence implicite ; c'est que le pharmacien touche à un mécanisme fondamental de l'esprit humain, la croyance, que roger dadoun s'attache à démonter avec virtuosité, et à la double obsession de notre temps : l'individu et la méthode.


  • Léopold von Sacher-Masoch (né en Autriche en 1835 et mort en 1895) est l'auteur de la célébrissime Vénus à la fourrure (publiée en 1870). Son oeuvre s'organise par cycles : elle compte des romans - certains connurent un réel succès tant en Amérique qu'en Europe, comme La femme divorcée -, des contes : galiciens, juifs, hongrois, prussiens, etc., dans lesquels se mêlent folklore, histoire, politique, mysticisme, érotisme, perversion et autre flagellation. Lui-même aimait jouer à l'ours, au bandit, il ne négligeait pas non plus de se faire attacher, dominer, humilier par des femmes aimées, en fourrure et maniant le fouet. Le tout réglé par des contrats dûment paraphés par les deux parties.
    Prostituer la femme élue ne le rebutait pas non plus : une étrange aventure avec son épouse Aurore Rümelin (dite Wanda, prénom de l'héroïne de la Vénus) le mène près de celui que l'on croit être Louis II de Bavière. Quoi qu'il en soit son nom reste indissolublement attaché, à son vif déplaisir, à une perversion répertoriée sous le terme de masochisme forgé par le docteur Richard von Kraft-Ebing dans son très fameux livre Psychopathia Sexualis (publié en 1886). Sacher-Masoch fut un auteur à succès. Il fit un triomphe à Paris en 1886 où il fut décoré, honoré par Le Figaro et La Revue des Deux Mondes.
    Les contes ici publiés tracent quelques figures légendaires de femmes, cruelles et dominatrices. Eau de jouvence met par exemple en scène la sanglante comtesse Bathory. L'ensemble est précédé d'un étonnant et virevoltant Éloge du masochisme par Roger Dadoun.

  • L'art d'être malade

    Noirot

    Le titre de l'ouvrage du Dr. Noirot, L'art d'être malade (1871), annonce d'emblée la couleur. Sous son allure d'oxymore associant à la néfaste maladie la grâce revivifiante de l'art, il propose un projet concret où le sujet malade (mais le non-malade aussi bien) se voit invité à rechercher au plus profond de lui-même les ressources qui lui permettraient de tenir la maladie en échec, voire de la retourner contre elle-même, pour faire santé. L'auteur est conscient de l'exigence d'une telle demande : il en appelle à l'humour en citant dans son exergue ce propos de Feuchtersleben, célèbre auteur de L'Hygiène de l'âme, qui, évoquant tel brillant confrère, disait : " entre ses mains, on pouvait perdre la vie ; on ne perdait jamais l'espoir ".
    Tout l'art, littéraire du Dr. Noirot, membre de nombreuses sociétés médicales en France et à l'étranger, consiste à montrer, en évoquant d'illustres personnages et en multipliant exemples, expériences, réflexions, citations, qu'un si grand espoir ne relève pas d'une illusion ou auto-suggestion qui ressortirait à la méthode Coué, mais qu'il est, littéralement, chevillé au corps et à l'âme, ensemble. On pense à La sagesse du corps qu'exaltait le neurologue anglais Hughlings Jackson, contemporain de Noirot, et plus encore au fameux " Nasamecu ", la nature guérit (1913) du " psychanalyste sauvage " Georg Groddeck. Ce dernier, mettant en acrostiche, tel un kabbaliste pratiquant la notarique, l'adage latin " Naturat sanat, medicus curat " (la nature soigne, le médecin guérit), reprend à sa manière le programme duel du Dr. Noirot, qu'il ne connaissait sans doute pas : d'un côté le médecin dispense des soins, exerce l'activité technique pour lequel il a été formé ; de l'autre il importe que le malade apprenne à être son propre médecin, en laissant la " nature " agir en lui, car il est dans la " nature " même du corps humain et de son désir vital de rechercher, à travers la maladie même, les équilibres de vie que l'on désigne sous le signe de santé.
    Les citations appropriées et éloquentes et les auteurs aux compétences peu contestables que Noirot mobilise pour soutenir ses diagnostics et prescriptions sont impressionnants. Il voltige, en humaniste érudit, de Sénèque à Montaigne, son favori, et à Goethe, d'Hippocrate à Ambroise Paré, et de Sydenham à Boerhave, guides éprouvés pour de fines et pertinentes réflexions sur les mouvements de l'âme et du corps, les rapports avec autrui, les âpres contraintes de la société, les facteurs environnementaux - tous aspects d'une modernité flagrante, voire subversive, et d'une pugnace vitalité, qualités qui, par " sauts et gambades " d'adages latins, font de " l'art d'être malade " un précieux vade mecum pour la santé.
    - Un célèbre médecin du XVIIe siècle, F. Hoffmann, réduisait à sept règles l'hygiène préventive. Un de ses préceptes était celui-ci : " fuir la médecine et les médecins ".
    - Un des praticiens les plus éminents de notre époque, le Dr Trousseau, s'exprimait ainsi :
    " Depuis trente ans j'ai suivi un nombre considérable de goutteux. Au début de ma pratique, j'ai tenté, comme beaucoup d'autres, de lutter contre le mal. Aujourd'hui je reste les bras croisés, je ne fais rien, absolument rien, contre les attaques de goutte aiguë. Fort de ma conviction, j'abandonne le malade à lui-même, et je vois toujours que, la crise passée, le malade en sort dans des conditions meilleures. Par quelques jours de souffrances, il a acheté une série de bons mois d'une santé parfaite ".
    - Car un poète espagnol l'a dit, " on éprouve tant de plaisir à se plaindre, que pour pouvoir le faire on devrait presque chercher le malheur ".

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