Sens Et Tonka

  • Je ne puis donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre.
    Stendhal.

    «Le Rouge et le Noir est une oeuvre énigmatique. Énigme plurielle. D'abord, il y a le titre.
    Classiquement, en s'appuyant sur les propres déclarations de Stendhal, on l'interprète comme si le Rouge évoquait les carrières militaires et le Noir les carrières ecclésiastiques. Mais est-ce bien sûr ?
    Méfions-nous des explications de Stendhal dont nous savons qu'il avait un goût prononcé pour la mystification.

    En outre, il s'agit d'un roman écrit « à l'ombre de...» : certains protagonistes agissent et se déplacent sur une double scène, la scène contemporaine du roman, la France de la Restauration, et une autre scène située dans une époque passée qui a valeur d'exemple. Double scène donc, dans la mesure où les protagonistes trouvent la source de leur conduite dans l'identification à un modèle choisi dans le passé et dont ils s'efforcent d'imiter les hauts gestes et les grandes actions, en dépit de la résistance du temps présent. »

  • Pour reprendre la fameuse formule d'Anacharsis Cloots, «Ni Marat, Ni Roland», la ligne directrice de cet essai sera : «Ni Soboul, Ni Furet». Le pari est fait que le temps est venu de proposer une lecture qui se tienne à l'écart des idéologies qui ont cours, soit l'identification du jacobinisme à une préfiguration du léninisme, soit la glorification de Thermidor. Autrement féconde nous apparaît l'approche de R. Bodei qui, dans La Géométrie des Passions, en confrontant le projet jacobin à Spinoza dévoile une nouvelle constellation dans laquelle le recours à la crainte et à l'espoir, loin de viser à l'asservissement du peuple travaille à sa libération. Aussi cet ouvrage aura-t-il pour ambition de «s'expliquer avec Saint-Just» en faisant de la question politique le lieu critique par excellence ?
    L'ouvrage comprend deux volets : l'un consacré à la philosophie politique de Saint-Just, l'autre à l'héroïsme et à sa prégnance dans l'agir révolutionnaire.

  • Selon Patrice Vermeren, Horacio Gonzalez a conceptualisé le geste d'auteur et d'éditeur de Miguel Abensour comme un « processus de libération des textes ». Il s'agit moins pour lui, dit H. Gonzalez, de théoriser sur l'utopie que de l'invoquer avec des textes propitiatoires afin de discerner ses mécanismes et son fonctionnement. Il s'agit de lire Abensour lisant ou éditant des textes oubliés ou retrouvant le fil conceptuel perdu d'autres textes, non pas en tant qu'il en proposerait une interprétation nouvelle qui donnerait matière à légitimer le dispositif spéculatif de son propre système philosophique qu'il chercherait à nous imposer, mais en ceci qu' il nous incite à penser par nous-mêmes avec lui. Soit la dimension d'une nouvelle exigence de la pensée, qui déplace la question de son rapport au politique.
    « Abensour était un homme de l'égalité, un homme du conflit pour mieux établir un lien d'égalité. Dans n'importe quel entretien qu'il vous accordait, il s'arrangeait toujours pour rétablir l'égalité, vous poser une question , vous dire qu'il ne connaissait pas telle référence à laquelle vous aviez fait allusion, tandis que c'est vous qui étiez demandeur de ses références et de ses réflexions. Il récusait le paradigme de l'ordre pour celui du lien, tant dans les rencontres individuelles que dans la communauté politique. C'était son côté spinoziste : plutôt qu'un pouvoir sur les hommes, valoriser un pouvoir entre les hommes et avec les hommes, parce qu'il augmente la puissance d'agir. « Qu'est-ce qu'une bonne rencontre, à l'opposé du malencontre, sinon l'événement heureux où se forme entre les hommes un nouveau lien, un nouveau tissu relationnel tel que ce tissu augmente aussitôt la puissance collective d'agir, la puissance d'agir de concert ? ».

  • Pourquoi «l'écart absolu» ? Pourquoi «écart», et pourquoi «absolu» ?
    «Écart», d'abord, par rapport à quoi ? Pour Miguel Abensour, l'enjeu de toute pensée critique consistait à se situer à distance des «lignes culturelles et politiques» qui orientent et organisent le réel existant. Il est aisé de se dire «critique» ; il l'est beaucoup moins de circonscrire un lieu - et de s'y tenir - où ces «lignes culturelles et politiques» sont tenues à distance, où la pensée se conjugue avec une liberté qui fait entrevoir d'autres chemins, d'autres voies. Un Ailleurs.
    Une «pensée libre» entendue en ce sens est ou n'est pas - elle ne peut se tenir que dans un écart «absolu» avec le réel existant.
    Cette pensée annonce obstinément le «retour des choses politiques», que le réel existant cherche à recouvrer, pour lui substituer la Nécessité économique ou la Morale.
    «Retour des choses politiques» lisible tout autant, suivant Abensour, dans la persistance de l'utopie ou du motif de l'héroïsme en politique que dans les écrits de penseurs et de philosophes contemporains qui, même quand ils ne se proposent pas explicitement de faire du politique leur objet, tissent néanmoins la trame d'une «philosophie politique» étrange, aux contours indéfinis, intempestive eu égard à la tradition, que l'on s'autorisera à dire «critico-utopique».
    L'écart absolu n'est pas l'«objet» de l'oeuvre de Miguel Abensour : plutôt que d'en parler, il serait plus juste de dire qu'elle l'incarne.

  • Levinas Nouv.

    Levinas

    Miguel Abensour

    Ce dernier livre prévu par l'auteur voyant son état de santé décliné montre l'importance qu'Emmanuel Levinas avait prise dans la vie philosophique de Miguel Abensour. Le sommaire, constitué de textes «bruts» ou «sans ambages», montre parfaitement les multitudes d'angles que cette pensée inspirait à M. Abensour, il l'imaginait comme l'une des plus libres qui soient, y compris sur des questions aussi délicates qu'inextricables qui se posaient en son temps et se posent toujours dans le nôtre.

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