Verdier

  • Par la fenêtre nous prenons des nouvelles du monde. Mais ouvrir une fenêtre, c'est non seulement s'ouvrir au monde, y plonger par le regard, c'est aussi le faire entrer, élargir notre propre horizon. Jadis, la fenêtre, via la peinture, a dessiné les territoires du monde, métamorphosant dans son cadre le pays en paysage. On a cependant négligé que cette fenêtre qui ouvre sur l'extérieur trace aussi la limite de notre propre territoire, qu'elle dessine le cadre d'un « chez soi ».
    La fenêtre qui ouvre sur le monde ferme notre monde, notre intérieur. Moi et le monde - ils se croisent à la fenêtre. « Qu'est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants », répondait Pascal. Se pencher sur la fenêtre, ce sera réfléchir sur ce bord où viennent se rencontrer le plus lointain et le plus proche, et sur le fait que la fenêtre oblige peut-être à concevoir que le Moi et le Monde ne peuvent que se penser ensemble jusqu'à ce point : et si la subjectivité moderne était structurée comme une fenêtre ? C'est ici, tout de suite, qu'il faut préciser : pas n'importe laquelle : la fenêtre née à la Renaissance. Et là encore, pas n'importe laquelle : la fenêtre de la peinture, la fenêtre du tableau, exactement, celle inventée par Alberti. Voilà l'hypothèse, elle donne le fil de l'histoire.
    En grand hommage à l'idiot chinois de la fable qui, quand le maître montre du doigt la lune, regarde le doigt, j'invite donc ici à regarder la fenêtre. Invitation à détourner notre regard fasciné de spectateur du spectacle vers l'objet qui ferme et ouvre notre regard la fenêtre.

  • Poser la question du roman, c'est aujourd'hui poser la question de la prose.
    Un préalable, cependant : faire entendre que la prose fait question dans la langue. la modernité, à la lumière de quoi le roman apparaît indéfiniment soupçonnable.
    Il faut donc une autre modernité.

  • Le mouvement part du sonnet de Mallarmé, " le vierge, le vivace".
    Le sonnet est commenté vers par vers, mot à mot. Une interprétation se dispose : le sonnet résume ce que Mallarmé pense de l'histoire du XIXe siècle tout entier, en tant que cette histoire se déploie dans la poésie. S'opposant point par point au Cygne de Baudelaire, dédié à Victor Hugo, il traite de ce dont Hugo et Baudelaire sont les emblèmes : le premier, héros de la journée révolutionnaire, assez puissante pour délivrer de la pesanteur glaciale et de l'ennui indistinct des temps modernes; le second, portant le deuil de cette journée, toujours marquée par la défaite.
    A Hugo, il est opposé que l'espoir est vain, parce qu'il n'y aura jamais de journée, jamais d'aujourd'hui (vierge, vivace et beau); à Baudelaire, il est opposé que le deuil même est inutile, parce qu'il n'y a jamais eu de journée. L'interprétation du sonnet trouve ses répondants dans les proses, sans oublier la note assassine sur Rimbaud, et dans le Coup de dés. Elle se résume ainsi : " rien n'a eu lieu ", ou " le XIXe siècle n'a pas eu lieu ".
    La thèse est inévitable si l'on croit ce que dit Mallarmé de la poésie. Et donc aussi de la prose. Que devons-nous dire, nous, à la fin du XXe siècle? Devons-nous être mallarméens? Que devons-nous penser de la poésie et de la prose? Que devons-nous penser de ce qui a eu lieu ou pas?

  • " jamais un philosophe ne fut mon guide.
    " roland barthes résumait ainsi l'une des caractéristiques majeures de sa propre vie. il faut conclure : la pensée de barthes ne fut pas philosophique. pourtant, il n'avait jamais cessé de se tourner vers la philosophie, lui empruntant quelques formes de langue un certain usage de l'article défini, une transposition des adjectifs en substantifs, le recours aux majuscules. or la langue engage tout chez barthes.
    En autorisant la philosophie à marquer la langue de son sceau, il faisait un pas vers la philosophie. ou plutôt dans la philosophie. ce pas philosophique le mena de sartre à platon, sans autre guide que lui-même. dans la caverne, pour en sortir sans rien perdre des qualités sensibles. puis pour n'en pas sortir, ayant cru découvrir qu'on pouvait y demeurer, dans quelque lumière à la fois éblouissante et intégralement endogène ; il se réclama du signe, en hommage à saussure, qui fut pour lui porteur d'une révélation.
    Hors de la caverne, enfin, dans la lumière immobile du chagrin, sous le regard de la mère disparue, mais pour redescendre aussitôt, selon la loi, librement consentie, de la pitié. jouant des mille éclats d'un cristal de pensée, roland barthes écrivit à la fois un roman d'éducation et une phénoménologie de son propre esprit. page à page, texte par texte. j'ai souhaité en restituer la trame et le parcours.

    J. -c. m.

  • La question juive - ce qu'on appelle ainsi - tout le monde en parle.
    L'opinion pense spontanément qu'elle peut être abordée par les moyens de l'histoire, ou de la politique, ou de l'économie (marx). parfois, de la théologie, moins souvent, de la philosophie (sartre).
    L'auteur ne s'est autorisé que de lacan pour la traiter - au sens analytique. en vérité, il ne s'agit pas de psychanalyse appliquée à la question juive, mais de l'utilisation d'une écriture de lacan, celle du fantasme.

    Quelques axiomes, une proposition. en cela réside son originalité, et, du même coup, sa rigueur, contrainte, ses limites, revendiquées.
    L'auteur, autrement dit, entend ainsi déjouer l'opinion.
    La question juive, tout le monde en parle, mais pas partout. il est des lieux où elle ne fait peut-être pas question, sauf par emprunt aux lieux où elle fit, fait, fera question. l'ensemble des lieux où elle fait question, l'auteur l'appelle occident.
    Ce terme hautement équivoque reçoit ici une salutaire univocité.
    L'exercice fut écrit en 1979. s'il est d'actualité - et il l'est - ce n'est par la grâce d'aucun prophétisme, encore moins par l'effet d'aucune pitié ni d'aucune passion triste. d'un désir, tout au plus.
    Dans son avant-propos, l'auteur se situe aujourd'hui par rapport à la question.

  • Au regard du concept, le titre est redondant - du matérialisme, on ne sait rien, sinon qu'il vive !
    Mais le mépris où choit la vertu des partages rend opportun le retour au mot d'ordre, et au tract. Le rappel du matérialisme s'entend donc : À bas le spiritualisme !
    Cette juste clameur paraît grossière, tant qu'on feint synonymes « spirituel » et « spiritualiste ». L'émotion spiritualiste, cependant, interdit l'irénisme : or, elle suscite aujourd'hui toutes sortes d' « affaires », derrière lesquelles il faut distinguer une conspiration.
    Dès lors, coup pour coup : qu'à la conspiration spiritualiste s'oppose l'alliance matérialiste.
    Si le matérialisme, en effet, est « sans histoire », parce qu'on n'en peut construire le concept, il a un « avenir », parce qu'il eut toujours puissance d'intervention.
    La philosophie, il est vrai, est avare d'interventions, parce qu'elle juge que celles-ci n'ont sens que lorsqu'un intérêt de la raison est clairement, distinctement encore, menacé. Aussi intervient-elle alors avec la dernière brutalité, rappelée - si elle se tient à la hauteur de l'idée - à sa base.
    La base veut que l'esprit, faisant affaires, n'est pas tout.
    Que l'être vient avant l'homme.
    Que matière signifie avant.

    Sur l'une des premières pages du livre on peut lire :
    Le présent texte est un tract. Comme il est de règle, aucun nom propre ne lui est attaché. L'auteur - car il y en a un - souhaite que sa déclaration soit lue sans qu'il soit fait acception de personne. les circonstances détermineront si cet anonymat, appelé par la structure, peut ou doit être levé. J.-C. M.
    À ce jour l'anonymat est levé.

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