Sens Et Tonka

  • Levinas

    Miguel Abensour

    Ce dernier livre prévu par l'auteur voyant son état de santé décliné montre l'importance qu'Emmanuel Levinas avait prise dans la vie philosophique de Miguel Abensour. Le sommaire, constitué de textes «bruts» ou «sans ambages», montre parfaitement les multitudes d'angles que cette pensée inspirait à M. Abensour, il l'imaginait comme l'une des plus libres qui soient, y compris sur des questions aussi délicates qu'inextricables qui se posaient en son temps et se posent toujours dans le nôtre.

  • Vingt-cinq ans après la première édition les propos développés dans cet ouvrage n'ont fait l'objet d'aucune modification sur le fond ou sur la pratique d'un « jardinage en mouvement ». Les urgences écologiques, aujourd'hui mieux ancrées dans les consciences qu'elles ne l'étaient à la fin du XXe siècle, tendent à valoriser ces pratiques à toutes les échelles et à les affiner. Certaines légendes d'illustrations reformulées, plusieurs images ajoutées, le texte concernant le jardin du musée du Quai Branly-Jacques Chirac développé, telles sont les ajouts de cette édition.
    Vingt-cinq années de croissance végétale modifient les paysages, elles ne modifient pas forcément l'état d'esprit dans lequel ils se développent. Le message essentiel de ce livre « faire le plus possible avec et le moins possible contre la nature » demeure à tous les stades de l'évolution d'un espace incluant le vivant.
    Toutefois on peut faire deux remarques importantes que seul le recul du temps nous permet d'établir :
    - La première est technique et concerne la biodiversité.
    La fermeture des espaces par la strate arborée en développement progressif diminue la présence visuelle des espèces herbacées pour majorité héliophiles. Un des aspects importants de la maintenance du jardin en mouvement porte sur la nécessité de maintenir l'équilibre de l'ombre et de la lumière. Parfois il faut supprimer des arbres devenus trop grands faisant disparaître la clairière, la lumière et la biodiversité qui lui est associée. Ces arbres trop présents peuvent appartenir à une série que l'on a soi-même planté quelques années plus tôt. Les éliminer n'est pas tâche facile, on peut se contenter de l'ombre et dire que la diversité désormais invisible sous les frondaisons continue de vivre à l'état de graines et de dormir en attendant les conditions de la germination : le soleil et l'eau. On peut aussi donner place à la composition paysagère et choisir les espèces que l'on peut soustraire à l'espace trop dense pour retrouver l'équilibre cherché. Ce travail serait à faire aujourd'hui dans la partie dédiée au jardin en mouvement du parc André Citroën et bientôt dans le jardin du musée du Quai Branly.
    Cette remarque sur la diversité héliophile dans la strate herbacée concerne les climats non tropicaux. Sous les tropiques la diversité botanique s'exprime très bien dans la strate arborescente. Un jardin en mouvement en zone tropicale serait celui des singes et des oiseaux dans l'enchevêtrement des canopées, il n'y aurait rien d'autre à faire que d'édifier des passerelles en suspens pour s'y promener. Nous parlons ici des forêts primaires rélictuelles, celles que le Stupidocène oublieux a laissées çà et là, éparses et perdues sur la planète anthropisée.
    - La seconde est culturelle et concerne la composition dans l'espace.
    À l'exception des cultures animistes et totémistes pour qui le jardin est un territoire naturel pourvu des richesses que l'on va glaner ou chasser, les sociétés humaines ont organisé le jardin en donnant aux formes, aux lignes, aux perspectives et à la scénographie générale un droit absolu de composition. Cette façon de dessiner le jardin place la question du vivant en second rôle.
    Le jardin en mouvement se positionne à l'opposé de cette perception du monde, il ne doit aucune de ses formes à une vision cultuelle idéalisée de l'espace mais à une préséance donnée au vivant. Si les formes sont changeantes c'est précisément parce que « toujours la vie invente ».
    Ces pratiques se multiplient et placent les concepteurs au-devant d'une question à laquelle aucune école ne les a préparé : comment accepter l'abandon ou le partage de la signature de l'espace qu'ils pensent avoir dessiné avec maîtrise ? Comment déplacer le rôle de la forme pour la mettre en position de résolution esthétique temporaire sous la dynamique du vivant et non en dispositif inchangeable telle une architecture sacrée ?
    Il est à prévoir que l'enseignement dispensé pour atteindre ces objectifs s'orienterait alors une connaissance approfondie du vivant. Ceci afin d'initier un processus de conception des espaces qui nous lient à notre environnement, non en se soumettant à une dictature formaliste ou fonctionnaliste, mais en développant un dialogue avec le vivant par un accès à la compréhension et à l'acceptation du génie naturel.

  • L'effaceur

    Gilles Clément

    Les mots apparurent. Ils se multiplièrent, crûrent, s'enflèrent.
    Certains devinrent gênants pour les uns et/ou pour les autres, pas toujours d'accord sur le sens à leur donner, sur leurs usages et utilités. Ils remplirent le disque dur de l'existence, devinrent parfois étouffants.
    Alors un Grand moralisateur décide d'en effacer certains, il créa, pour ce faire, l'effaceur.
    La tâche n'est pas sans risque.

  • Abécédaire

    Gilles Clément

    Cet Abécédaire est le prolongement d' une conversation de l'auteur avec le philosophe Gilles A. Tiberghien.
    Autonomie - Brassage planétaire - Continent théorique - Désobéissance - Étonnement - Faire avec - Génie naturel - Herbe - Initiative - Jardin - Kangourou - Lisière - Mouvement - Nuage - Optimisme - Patience - Q.I. - Résistance - Silence - Troc - Utopie - Variable - Wikipédier - X - Ying-yang - Zizanie

  • Jean Baudrillard dans sa période utopienne a publié et dans la revue et sous volume dans la collection «Les Cahiers d'Utopie» ces trois textes. Globalement il s'agissait du parti communiste français (P.C.F., dit le PC) dans ses rapports avec le gauche socialiste et l'ensemble des partis politiques, le PC, à l'époque, était un diapason qui donnait le la.
    Il poursuivra cette pensée dans Au royaume des aveugles (Sens&Tonka, rééd. 2002), mais cette fois-ci avec l'autre extrême, celle d'à droite toute, le FN ; dès 1997 il a saisi que le référent allait être celui-là : De l'exorcisme en politique ou la conjuration des imbéciles, le titre est clair, non ? qu'il complétera par Au royaume des aveugles , c'est-à-dire notre actualité (2017).

  • " Pour qui veut bien regarder, tout fait art. La nature, la ville, l'homme, le paysage, l'air du temps, ce qu'on appelle humeur et sur toute chose enfin, la lumière.
    Par ailleurs, chacun connaît l'art des artistes, celui qui porte signature. Peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains, cinéastes, danseurs etc. sont convoqués sur la question de l'art à propos de laquelle, on le sait, il y a toujours beaucoup à dire.
    Il existe cependant une plage indéfinie où se croisent le champ brut de la nature - les circonstances - et le territoire authentifié de l'homme.
    Ce terrain de rencontre produit des figures à la fois éloignées et proches de l'art suivant les définitions que l'on en donne. Pour ma part je considère comme art involontaire le résultat heureux d'une combinaison imprévue de situations ou d'objets organisés entre eux selon des règles d'harmonie dictées par le hasard. " De la confrontation de la nature et de celle de l'homme se dégage une synergie qui crée accidentellement des tableaux souvent d'une terrible beauté. Gilles Clément a, au long de ses voyages, décelé dans ces signes du croisement la présence d'un art involontaire.

  • La légende noire, qui accompagne toutes les périodes de réaction et de désarroi, a fait de l'utopie l'antichambre du Goulag, voire des camps, et elle ne nous laisse rien espérer de l'avenir. Et pourtant, un simple coup d'oeil sur l'Histoire prouve le contraire : l'utopie est inséparable d'une pensée de l'émancipation qui a trouvé dans ce « splendide xixe siècle » (André Breton) son épanouissement.
    Miguel Abensour évoque ici une de ces figures les plus fascinantes, celle du « génial Pierre Leroux» (Marx), qui fut sans doute l'inventeur du mot socialisme.
    Cette édition s'enrichit d'un article de M. Abensour publié en 1991, «L'Affaire Schelling, une controverse entre Pierre Leroux et les jeunes hégéliens ». S'éclaire ainsi à la lumière de l'utopie alors encore brûlante les relations entre philosophes français et philosophes allemands, qui donnèrent naissance aux Annales francoallemandes.
    La préface de Louis Janover montre comment utopie n'a jamais cessé d'entrer en résonance avec poésie, et de produire ce ton inouï que rien ne remplace à l'oreille.

  • L'homme est un animal utopique! Mais que signifie cette affirmation si elle est plus qu'un simple paradoxe, ou la tentative de s'approprier une formule célèbre pour en découvrir le sens ?
    L'objet de ce livre, c'est précisément de montrer que le foisonnement de l'utopie à travers les âges représente rien moins que la volonté toujours renouvelée de donner à l'émancipation un nouveau visage. Alors que les uns s'emploient à dissocier l'utopie de la politique, les autres à tout rabattre sur la politique, l'idée centrale des différentes écoles utopistes, l'idée d'Association, dément ces simplifications : elle est en réalité une idée politique qui rejoint l'inspiration de la vraie démocratie. Chaque moment des luttes suscite une nouvelle sommation utopique qui inscrit au sein même de l'Histoire l'aspiration à un au-delà du présent.
    Ainsi, l'utopie s'interroge sur les nouveaux moyens de réaliser l'idée d'émancipation et de dépasser ce qui se pose à chaque fois comme horizon indépassable.
    Si bien que l'homme apparaît alors véritablement comme un animal utopique.

  • Je ne puis donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre.
    Stendhal.

    «Le Rouge et le Noir est une oeuvre énigmatique. Énigme plurielle. D'abord, il y a le titre.
    Classiquement, en s'appuyant sur les propres déclarations de Stendhal, on l'interprète comme si le Rouge évoquait les carrières militaires et le Noir les carrières ecclésiastiques. Mais est-ce bien sûr ?
    Méfions-nous des explications de Stendhal dont nous savons qu'il avait un goût prononcé pour la mystification.

    En outre, il s'agit d'un roman écrit « à l'ombre de...» : certains protagonistes agissent et se déplacent sur une double scène, la scène contemporaine du roman, la France de la Restauration, et une autre scène située dans une époque passée qui a valeur d'exemple. Double scène donc, dans la mesure où les protagonistes trouvent la source de leur conduite dans l'identification à un modèle choisi dans le passé et dont ils s'efforcent d'imiter les hauts gestes et les grandes actions, en dépit de la résistance du temps présent. »

  • Inspiré par la vision des militaires, Paul Virilio constatait en 1980 que le but recherché par le pouvoir était désormais «moins l'envahissement des territoires, leur occupation, qu'une sorte de résumé du monde, obtenu par l'ubiquité, l'instantanéité de la présence militaire, un pur phénomène de vitesse ». En 2009, il prolongeait :
    « depuis plusieurs années, l'extérieur l'emporte partout sur l'intérieur et l'histoire géophysique se retourne tel un gant ».
    La situation n'offre aucune prise, la « fin de l'Histoire» masque avant tout une fin de la géographie et de son continuum. L'immédiateté exclut l'étendue. Monde fini, fin de la géographie... mais comment donc reconfigurer l'espace pour calmer les flux ? La passion contemporaine pour l'édification de murs témoigne de cette ambivalence jouant simultanément sur la fermeture et l'ouverture, entre un pouvoir de plus en plus virtuel et de grossières barrières physiques, barricades ou corridors. À l'heure du « village planétaire », pensez donc ! Mais le village n'a-t-il pas toujours été dominé par l'isolement et la surveillance ?
    Avec la crise de l'espace réel se profile le risque de l'enfermement des hommes sur une planète désormais réduite à rien. D'où cette irrépressible pulsion littoraliste qui caractérise notre modernité depuis plus d'un siècle et ne fait désormais que s'accentuer.

  • Pour reprendre la fameuse formule d'Anacharsis Cloots, «Ni Marat, Ni Roland», la ligne directrice de cet essai sera : «Ni Soboul, Ni Furet». Le pari est fait que le temps est venu de proposer une lecture qui se tienne à l'écart des idéologies qui ont cours, soit l'identification du jacobinisme à une préfiguration du léninisme, soit la glorification de Thermidor. Autrement féconde nous apparaît l'approche de R. Bodei qui, dans La Géométrie des Passions, en confrontant le projet jacobin à Spinoza dévoile une nouvelle constellation dans laquelle le recours à la crainte et à l'espoir, loin de viser à l'asservissement du peuple travaille à sa libération. Aussi cet ouvrage aura-t-il pour ambition de «s'expliquer avec Saint-Just» en faisant de la question politique le lieu critique par excellence ?
    L'ouvrage comprend deux volets : l'un consacré à la philosophie politique de Saint-Just, l'autre à l'héroïsme et à sa prégnance dans l'agir révolutionnaire.

  • «Lorsque je rééditai, il y a quelques années déjà, en collaboration avec Valentin Pelosse, des textes de Blanqui devenus rares, Instructions pour une prise d'armes ; L'Éternité par les astres (Sens&Tonka, Paris, 2000), je tentai de lire et d'interpréter la geste révolutionnaire d'Auguste Blanqui en m'aidant de Walter Benjamin; nous eûmes ainsi recours à un « collage » de citations en regard du texte des Instructions pour une prise d'armes et nous décidâmes d'insérer dans cet ensemble les thèses de Benjamin, Sur le concept d'histoire.
    Plutôt que d'une décision arbitraire, il s'agissait de la reconnaissance d'une dette. Benjamin, en effet, notamment dans le texte Paris capitale du XIXe siècle (1935) apparaissait comme un «phare » dont les rayons permettaient de discerner les arrière-fonds philosophiques, cosmogoniques de la radicalité révolutionnaire de Blanqui et donc d'extraire celui que son biographe Gustave Geffroy nommait « l'Enfermé », à l'approche traditionnelle, trop exclusivement politique.
    C'est dans la direction inverse que j'aimerais maintenant avancer :
    Non plus redécouvrir le visage de Blanqui grâce au regard attentif de Benjamin, mais percevoir ce qui dans l'oeuvre de Benjamin est en rapport avec la présence soudain insistante de Blanqui. Ou plutôt, il s'agirait de repérer, de rouvrir, de parcourir les «Passages » qui vont de Blanqui à Benjamin, de s'attacher aux mouvements et aux arrêts qu'y effectue Benjamin. Bref, les «Passages Blanqui », les Passages ouverts, percés par Blanqui dans l'oeuvre de Benjamin :
    - Quels sont les objets que le choc de cette rencontre a révélés ?
    - Quelle puissance d'éveil accorder à l'image de l'Enfermé ?
    Quelles sont les pistes neuves, renouvelées ou entrecroisées sur lesquelles cette image a lancé Benjamin?
    - Quels sont les enjeux qui se sont constitués, noués, quelles sont les affinités électives qui se sont instaurées transversalement dans l'heur de cette rencontre ? » (M. A.) Par ce texte nous poursuivons le travail éditorial que nous avons engagé avec le philosophe Miguel Abensour. Ce texte se situe, dans sa pensée, au carrefour de sa réflexion sur l'utopie (ou l'utopique), la servitude volontaire, la théorie du héros et la pensée de l'émancipation : Comment devient-on réellement libre ?

  • Créé à Caen par un groupe d'anciens étudiants, la revue L'Anti-mythes s'est particulièrement intéressée à l'histoire de Socialisme ou barbarie et a organisé des entretiens avec quelques-uns de ses membres qui lui paraissaient avoir été différemment représentatifs de ce mouvement : Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, DanielMothé et Henri Simon.
    L'Anti-mythes a également publié ce long entretien avec Pierre Clastres, qui, au cours des années, est devenu une référence. À force de reproductions libres le texte original a subi des distorsions étranges et variées. Nous le restituons ici tel qu'il fut donné par P. Clastres à la revue. Son aspect direct, parlé, fut une volonté de P. Clastres qui, pour ne pas l'ébrécher, ne l'a relu qu'une fois publié.
    Il ne fit, à notre connaissance, aucune remarque sur sa transcription.
    Par sa simplicité d'exposé sans concession sur le fond, l'Entretien avec L'Antimythes constitue une porte d'accès déterminante à l'oeuvre de l'ethnologue.

  • La chronologie n'assigne pas seulement aux avant-gardes leur place dans l'Histoire ; elle les classe d'emblée par ordre d'importance. Il en est de même pour leurs substituts contemporains.
    L'Internationale situationniste succède au surréalisme et le mouvement de Debord hérite d'une partie du mouvement de Breton et se déleste de l'autre pour repartir de l'avant. Mais vers quoi ?
    La Révolution surréaliste n'avait nul besoin d'affirmer l'unité du « changer la vie » et du « transformer le monde » puisqu'elle en était l'expression. Le surréalisme artistique introduit la division au profit d'un « changer la vie » qui finit par se confondre avec les changements dans l'art. Avec les situationnistes, la volonté d'unité est dépassée par le recours au « tout subversif », à la révolte considérée comme le dernier des Beaux-Arts.
    C'est cette part irréductible de la Révolution surréaliste, l'exigence d'une utopie critique et poétique, occultée par les situationnistes, par les héritiers et les historiographes qui est mise ici en lumière et se retrouve alors devant nous : à travers cette promesse d'avenir perce une voix qui entre en résonance avec les questions de notre temps, au rendez-vous des amis, alors que l'Internationale situationniste, qui a dépassé tous les temps, se trouve reléguée loin derrière, au rendez-vous des avant-gardes.

  • Cet ouvrage regroupe quatre conférences que Jean Baudrillard a données en 2005, peu avant sa mort. Elles sont inédites en Français.
    « En tout état de cause, il faut reposer la question du «capital". Est-ce qu'il existe encore quelque chose comme le capital, et, si crise il y a, quelle est l'essence de cette crise ? Essayer de passer "through the looking glass", au-delà du miroir de la production.
    Y a-t-il encore de l'exploitation ? Peut-on encore parler d'aliénation ?
    Sommes-nous devenus les otages (non plus les esclaves, mais les otages) d'un marché mondial, sous le signe définitif de la mondialisation ? Mais peut-on encore parler de "marché" ? Et le capitalisme n'est-il pas arrivé au point de détruire ses propres conditions d'existence ? Le problème est celui de l'échange généralisé, dont le marché serait le lieu à la fois idéal et stratégique. C'est peut-être d'ailleurs la destination fatale du capital que d'aller au terme de l'échange - vers une consommation totale de la réalité. » « Le Système, parvenu à son point de réalisation intégrale, d'accomplissement définitif, puisque nulle négativité ne peut désormais le mettre en échec, est incapable désormais de se dépasser "vers le haut" (Aufhebung), et il entame un processus d'annulation de lui-même (Aufhebung encore, mais dans le sens de dissolution). »

  • Selon Patrice Vermeren, Horacio Gonzalez a conceptualisé le geste d'auteur et d'éditeur de Miguel Abensour comme un « processus de libération des textes ». Il s'agit moins pour lui, dit H. Gonzalez, de théoriser sur l'utopie que de l'invoquer avec des textes propitiatoires afin de discerner ses mécanismes et son fonctionnement. Il s'agit de lire Abensour lisant ou éditant des textes oubliés ou retrouvant le fil conceptuel perdu d'autres textes, non pas en tant qu'il en proposerait une interprétation nouvelle qui donnerait matière à légitimer le dispositif spéculatif de son propre système philosophique qu'il chercherait à nous imposer, mais en ceci qu' il nous incite à penser par nous-mêmes avec lui. Soit la dimension d'une nouvelle exigence de la pensée, qui déplace la question de son rapport au politique.
    « Abensour était un homme de l'égalité, un homme du conflit pour mieux établir un lien d'égalité. Dans n'importe quel entretien qu'il vous accordait, il s'arrangeait toujours pour rétablir l'égalité, vous poser une question , vous dire qu'il ne connaissait pas telle référence à laquelle vous aviez fait allusion, tandis que c'est vous qui étiez demandeur de ses références et de ses réflexions. Il récusait le paradigme de l'ordre pour celui du lien, tant dans les rencontres individuelles que dans la communauté politique. C'était son côté spinoziste : plutôt qu'un pouvoir sur les hommes, valoriser un pouvoir entre les hommes et avec les hommes, parce qu'il augmente la puissance d'agir. « Qu'est-ce qu'une bonne rencontre, à l'opposé du malencontre, sinon l'événement heureux où se forme entre les hommes un nouveau lien, un nouveau tissu relationnel tel que ce tissu augmente aussitôt la puissance collective d'agir, la puissance d'agir de concert ? ».

  • Dans l'histoire des avant-gardes artistiques ou plastiques, l'ironie s'évapore comme l'éther, enivrant jusqu'à la perte de soi le faiseur d'histoires...
    Une bande de copains se réunit et il en sort Dada, Bourkaki ou l'I.S. Ainsi se pose l'importance de tel ou tel mouvement, son poids du moment sur les événements de son époque et ensuite son importance rétrospectivement sur l'histoire de son temps. Les avant-gardes étaient des bijoux de sérendipité aux métamorphoses tranquillement intranquilles, colorées ou fades.
    Mais la sclérose gagne vite les idées, parfois aidée par un foie « éponyme ». Ce qui manque à ceux devenus papables, c'est l'ironie et la légèreté des rencontres hasardées. Ainsi des gaz peu ragoûtants émanant jusqu'à l'écoeurement, une petite brise fait du bien... Toulouse-la-Rose a commencé à ventiler le local. Ici, Xavier Lucarno fait entrer un peu d'air frais révélant les fragrances des Beaux- Esprits de l'avant-garde, si importante mais ayant tout renié de son impertinence.
    R. Vaneigem a commis une désinvolte histoire du surréalisme. Voici, sous le masque de l'ironie, celle, désinvolte, de la « situationnite ».

  • Être pleinement de son époque empêche de fixer son regard sur elle pour mieux la saisir. Le présent est devenu si envahissant... La crise que nous traversons ne s'accompagne paraît-il d'aucune alternative. Comment la raconter, cette crise ? Elle ne porte pas de nom. Instrument de gouvernance et de normalisation en même temps que principe dialectique, la crise cherche toujours à instaurer sa raison supérieure. On fait semblant d'adhérer au présent, mais une naïveté sincère et grave, une candeur extrêmement sérieuse a disparu. Et pourtant, au fond ça résiste encore un peu. Au vent de l'éventuel, l'Utopie reste un sentiment plus partagé qu'on ne pourrait le croire. Ainsi de tout ce lexique médiatique de l'altérité ou de l'alternative, d'un « autre monde» à la « politique autrement», en passant par une « autre Europe»... Les hommes font l'Histoire parce qu'ils ne cessent de se raconter des histoires face aux injures que le monde comme il va ne cesse de lancer à ce qui y a été rêvé.
    Lorsque l'on dit fort communément qu'en matière d'urbanisme et d'architecture les choix ne sont pas l'effet d'une mode mais d'une politique, on oublie généralement de préciser que les choix politiques sont souvent influencés par la mode. Les crises capitalistes s'incarnent physiquement dans les espaces qu'elles produisent. Depuis la chute des utopies, l'architecture se développe, incertaine et contradictoire, dans toutes les directions.
    Elle est éblouie par la lumière des projets produits à la chaîne par des starchitectes dessinant une ville globalement faite d'exceptions au point d'en devenir homogène. Et cette grande bousculade d'idées approximatives de dessiner une métropole froide gouvernée souterrainement par le chiffre et les statistiques.

  • Le texte de Miguel Abensour, écrit et publié au début des années 1970, correspond bien à l'esprit de l'époque qui ne redoutait pas de remettre en question ce qui, d'un avis général, ne faisait pas question. Désireux de penser l'utopie à nouveaux frais - ce qu'il n'a pas cessé de faire depuis - l'auteur de cet essai novateur isole un obstacle majeur à une nouvelle pensée de l'utopie, à savoir la critique marxiste de l'utopie au nom de la science. Il perçoit dans cette formation critique un énoncé dominant qui a pour fonction d'exclure tout énoncé en rupture. De là son travail qui, par un patient retour aux situations énonciatrices, vise à élaborer un autre modèle d'interprétation, un autre paradigme que celui issu de la critique marxiste classique de l'utopie. À suivre M. Abensour, la véritable matrice critique marxienne n'est pas le couple antinomique de l'utopie et de la science - ce qui est la position d'Auguste Comte le fondateur du positivisme - mais bien plutôt l'opposition découverte en 1843 entre la révolution partielle et la révolution totale. La « faiblesse » de l'utopie serait non pas son excès, mais son appartenance à la sphère de la révolution partielle. Si l'on ajoute à cela que Karl Marx pratique une inversion de la critique bourgeoise de l'utopie, il apparaît que l'auteur des Manuscrits de 1844 invite de façon décisive à distinguer entre les utopies qui ne sont que « l'ombre portée de la société présente » (Proudhon) et les utopies à beaucoup d'égards révolutionnaires qui sont « des expressions imaginatives d'un monde nouveau » (Fourier, Owen ).
    S'opposant également à la thèse selon laquelle l'utopie s'éteindrait en 1848, M. Abensour s'emploie à discerner trois formes de l'utopie : le socialisme utopique, le néo-utopies et ce qu'il appelle le nouvel esprit utopique qui persiste après 1848 jusqu'à nos jours.
    Dans la seconde partie, il s'agit - au-delà de la restitution des conditions d'énonciation - de dévoiler , en sachant mettre en lumière la traversée du mouvement jeune-hégélien de gauche, la trajectoire du geste marxien de sauvetage de l'utopie, à savoir la transformation de la question statique de la propriété privée en celle, historique, du rapport du travail aliéné à la marche du développement de l'humanité. Marx n'est donc pas le fossoyeur de l'utopie et ce d'autant moins qu'il a su effectuer une transcroissance de l'utopie au communisme critique. De cette démarche, il ressort qu'il existe un noyau insécable d'utopie dans l'oeuvre de Marx, qui est bien plus le penseur du communisme critique que celui d'un socialisme dit scientifique. Il ne faut pas se méprendre sur la critique marxienne de l'utopie ; loin d'être purement destructrice, elle est cathartique - salvatrice, c'est- à-dire que la critique de l'utopie ne saurait se dissocier de son sauvetage, mieux encore, la critique de l'utopie est la voie privilégiée qui mène à son sauvetage.
    Nous assistons, contre toute attente, à un renouveau de l'utopie, ce qui donne à la pensée du nouvel esprit utopique de M. Abensour tout son sens et toute son actualité.
    Comme l'écrit Adorno : « On ne jette pas le bébé avec l'eau du bain ».

  • Dans ce volume Jean Baudrillard pata physicien, François Séguret regroupe les articles et conférences consacrés à l'interprétation du sens profondément pataphysique de la théorie baldriardienne.
    Ce n'est qu'à la fin de l'occultation du Collège de 'Pataphysique que l'on découvrit, sans tambours ni trompettes, Jean Baudrillard pataphysicien. Il le devint via son professeur de philosophie, Emmanuel Piellet, au lycée de Reims que l'élève Baudrillard fréquentait . C'est E. Piellet qui fonda le Collège de 'Pataphysique. J. Baudrillard en devint Trancendental satrape.
    Le texte d'obédience directement pataphysique écrit par J. Baudrillard est : Ubu, l'état gazeux et caricatural (non publiés à l'époque où il l'a écrit, on dit 1978). Nous l'avons révélé en 2002 sous le titre Pataphysique (titre choisi par l'auteur).
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  • Rencontrer un double nous trouble mais nous le recherchons tout de même. Une planète éloignée qui ressemble à la Terre, un robot qui se rapproche de l'homme. Cependant, quelque chose se retire dans le même temps et cette mention du risque d'abstraction pour l'homme est très actu el avec l'appari tion de robots intelligents qui imitent nos manières de pensée et d'agir. Progressivement nous nous adaptons à leur fonctionnement supérieur, à leurs capacités qui nous dépassent.
    Notre réflexion autour de ce moment critique portera principalement sur la transformation de notre sensibilité politique.
    Pour introduire notre propos, notre première question se veut volontairement absurde : sur notre prochaine planète, devrons-nous élire un robot pour se débarrasser enfin de la politique ? Avant de pouvoir répondre à cette question, tout un tas d'interrogations se bousculent.
    Premièrement, pourquoi devrions-nous forcément changer de planète pour élire un robot et a fortiori pour se débarrasser de la politique ?
    Deuxièmement, est-il vraiment possible d'élire un robot ? C'est-à-dire, pourrait-on à l'avenir considérer qu'un automate dispose de toutes les compétences pour agir dans l'intérêt commun ? Et ce nouveau citoyen est-il plus com pétent que les au t res ? Enfin , tr oi s ièmem ent, est-il aujourd'hui grand temps de se débarrasser de la politique ? Pouvonsnous vraiment le faire ? Et pourquoi le confier à un robot ? D'ailleurs, pourquoi ne pas voter pour un robot pour les élections présidentielles ?

  • Pourquoi «l'écart absolu» ? Pourquoi «écart», et pourquoi «absolu» ?
    «Écart», d'abord, par rapport à quoi ? Pour Miguel Abensour, l'enjeu de toute pensée critique consistait à se situer à distance des «lignes culturelles et politiques» qui orientent et organisent le réel existant. Il est aisé de se dire «critique» ; il l'est beaucoup moins de circonscrire un lieu - et de s'y tenir - où ces «lignes culturelles et politiques» sont tenues à distance, où la pensée se conjugue avec une liberté qui fait entrevoir d'autres chemins, d'autres voies. Un Ailleurs.
    Une «pensée libre» entendue en ce sens est ou n'est pas - elle ne peut se tenir que dans un écart «absolu» avec le réel existant.
    Cette pensée annonce obstinément le «retour des choses politiques», que le réel existant cherche à recouvrer, pour lui substituer la Nécessité économique ou la Morale.
    «Retour des choses politiques» lisible tout autant, suivant Abensour, dans la persistance de l'utopie ou du motif de l'héroïsme en politique que dans les écrits de penseurs et de philosophes contemporains qui, même quand ils ne se proposent pas explicitement de faire du politique leur objet, tissent néanmoins la trame d'une «philosophie politique» étrange, aux contours indéfinis, intempestive eu égard à la tradition, que l'on s'autorisera à dire «critico-utopique».
    L'écart absolu n'est pas l'«objet» de l'oeuvre de Miguel Abensour : plutôt que d'en parler, il serait plus juste de dire qu'elle l'incarne.

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