• Brins de mémoire

    Agnes Buisson

    J'ai écrit "Brins de Mémoire" pour que mon père disparu me revienne et j'y suis arrivée.
    "Leur vie n'était pas conquête, elle était effritement et dispersion" d'après Georges Pérec. Celle de mon père l'était également.
    La nouvelle "mon père s'est tu" est un baume ayant la douceur du pardon, une paix en devenir. Mais j'ai cru naïvement que j'en aurai fini avec la Shoah.

    "Le juif est inéluctablement rivé à son judaïsme" d'après Lévinas et mon père le savait intimement. Pendant des années il s'est caché sous un châle de prières non pas en adéquation avec le "Père" mais avec lui-même. Il émanait de cet homme un Silence qu'il nous était impossible de briser et j'ai eu la faiblesse de croire que j'étais la seule qui aurait pu le rompre. Il a préféré disparaître que de se laisser amadouer, laissant un silence vrombissant comme le train qui l'a emporté.
    Son comportement suicidaire a donné naissance à ma colère qui a nourri ma vie de femme.

    La nouvelle "Mon père s'est tu" est la recherche de celui qui s'est éclipsé. Je l'ai retrouvé avant mon propre départ. Rencontre affectueuse et enfin intelligible.

    Mon père n'a jamais été aussi vivant.
    Dorénavant je suis là à son chevet. Enchaînée à son souvenir, celle d'une humanité exclue, je peux enfin partager avec lui, cet absent-présent, des brins de mémoire.
    Décidément je n'en aurai jamais fini avec la Shoah.

  • « Si je partais sans me retourner je me perdrais bientôt de vue. » Jean Tardieu Enfant cachée, elle a survécu par hasard, étonnée que sa vie soit si longue.

    La meurtrissure du 16 juillet 1942 sur son corps d´enfant de 8 ans ne l´a jamais quittée. Des onguents de bonheur ont essayé en vain de calmer sa douleur.

    Elle a enfoui une partie de sa vie, faite de larmes, de cendres et de fumée.

    Au crépuscule de son existence, elle s´est retournée pour ne pas se perdre de vue.

    Elle se souvient du Vent Printanier, de la ligne de démarcation, de l´Immaculée Conception...

    Elle se souvient de Méaudre, de ces hommes taiseux et de ceux qui ne reverront jamais le soleil.

    Elle se souvient de ses premiers pas vers la liberté.

    Elle a abandonné derrière elle son père à Auschwitz, son oncle au Mont Valérien, son jeune cousin dans le Charnier du Polygone. Son nom à Treblinka.

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