• L'écriture de ce livre s'agence autour du rapprochement entre deux des films les plus célèbres de l'histoire du cinéma mondial - Naissance d'une nation de D. W. Griffith (1915) et Le Juif Süss (1940) de Veit Harlan.
    Les facteurs qui tendent dans l'esprit du public et de la critique à dissocier ces deux films sont si puissants que le premier n'a jamais cessé d'être réputé comme un chef d'oeuvre absolu et associé à la naissance même du cinéma états-unien, tandis que le second, tout aussi continûment, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est désigné comme un objet criminel, ceci au point que sa diffusion se trouve soumise aux plus rigoureuses restrictions.
    Et pourtant : deux films promouvant sans détour l'idéologie suprémaciste blanche, deux films dans lesquels la mise au ban de la race inférieure (les Noirs dans l'un, les Juifs dans l'autre) est présentée comme la condition de la survie et du rétablissement de l'intégrité de la race supérieure (blanche, aryenne), deux films obsédés par le motif du mélange des sangs et des espèces humaines, deux films violemment mixophobes, hantés par des images de viol - dans l'un comme l'autre, l'inférieur racial est un vibrion lubrique, entièrement adonné à son désir de la jeune femme aryenne innocente et pure.

    Une même matrice fantasmatique parcourt ces deux films - celle qui agence le désir de mort de l'autre assigné à sa race dégénérée sur la hantise du mélange des sangs, du métissage racial et culturel.

  • La démocratie

    Alain Brossat

    • Al dante
    • 19 Novembre 2013

    Dans les quatre essais qui composent ce livre s'ébauche ce que Foucault nommerait une analytique de la démocratie contemporaine en rupture ouverte avec les courants dominants de la science politique et de la philosophie politique. Il ne s'agit pas en effet de s'y demander ce qui définirait à proprement parler un régime démocratique, quelles seraient les normes de la culture démocratique, à quelles valeurs se réfèrent les usages démocratiques, en quoi consiste la vie démocratique, quelles en sont les institutions appropriées, (etc.) - mais de partir d'une tout autre question : de quelle espèce est l'opération contemporaine consistant à faire valoir le nom de la démocratie comme celui de la seule figure d'organisation et de vie politique acceptable et conforme aux exigences d'une vie civilisée ? Qu'est-ce qui est en jeu dans le balisage de notre présent par l'ensemble des discours tendant à accréditer la notion d'un horizon indépassable de « la démocratie », comme horizon du politique et de la vie commune ? De quoi cet usage du mot démocratie est-il la manifestation ou le symptôme ?

    Il s'agirait donc bien de déplacer l'angle du questionnement, de se situer dans un autre champ. On ne se demandera pas dans ces textes ce qu'est en vérité la démocratie contemporaine, on n'en dénoncera pas les faux-semblants ou les illusions, on n'opposera pas à ces mensonges ou ces trahisons allégués ce qu'elle devrait être - on s'interrogera plutôt sur le point suivant : sous quelles conditions sommes-nous astreints aujourd'hui à parler de la démocratie, quels sont les principes d'agencement qui président à l'établissement de l'ordre des discours régissant la formation des énoncés à propos de « la démocratie » aujourd'hui ?

    Ce qui constitue donc la trame de ces textes, ce ne sont pas des questions de définitions adéquates, ce n'est pas la critique des apparences fallacieuses ou des impostures des appareils de la démocratie contemporaines, c'est plutôt l'analyse du champ de forces et des jeux stratégiques de pouvoir qui s'établissent autour du nom de la démocratie dans nos sociétés.

  • Cet essai s'attache à montrer comment des figures littéraires ou cinématographiques aussi notoires que le Jean-Jacques des Confessions, le Julien Sorel du Rouge et le noir, le démoniaque Heathcliff des Hauts de Hurlevent, Mellors, le garde-chasse de L'amant de lady Chatterley, ou encore Barnett, le valet de The Servant, le film de Joseph Losey, peuvent être revisitées comme une généalogie de la figure du plébéien dans nos sociétés. À travers cette dernière, c'est une contre-histoire de la modernité qui s'écrit. En des temps où pullulent les odes au Progrès, les hymnes à la Science, à l'Histoire, à l'Humanité une et indivisible, cet obstiné ranime la mémoire longue du différend sans issue entre le serviteur et son maître. Ainsi se perpétue, des premiers temps du salariat jusqu'à l'ère du capitalisme mondialisé, la dispute exemplaire de Figaro et du Comte Almaviva.
    Le plébéien est ce subalterne ombrageux dont la passion est de faire toutes sortes de démonstrations en faveur de l'égalité et contre la répartition des places et la hiérarchie des conditions. Parfois calme, parfois colérique, indigné, il (elle, le terme se décline aussi au féminin et une sourde lutte oppose aussi parfois la plébéienne au plébéien) est celui dont l'activisme tend à saper les fondements prétendument naturels de l'ordre établi.
    L'horizon de son combat est la production d'un trouble à la faveur duquel la distribution des positions (riches et pauvres, gouvernants et gouvernés, dominants et subalternes, exploiteurs et exploités...) est vouée à devenir l'objet d'un litige perpétuel : il est, par excellence, une figure de la politique moderne, celle de la non-coïncidence entre les fondements de l'ordre social et symbolique et les principes sur lesquels est supposé s'établir le régime démocratique.

  • « La culture n'est pas une marchandise comme les autres. » Telle est aujourd'hui l'antienne consensuelle, voire unanime, qui réussit le tour de force de pouvoir être chantée à tue-tête par un ministre de la culture - qu'il soit de droite ou de gauche - comme par un intermittent du spectacle, par le président d'un groupe international d'édition comme par un modeste libraire de province, par un manager de maison de disques comme par un guitariste amateur de hard core, voire un pirate du net.
    D'où vient pareille unanimité ? Comment comprendre que cette inflation vertigineuse de la « sphère culturelle », omniprésente, en tout lieu et à chaque instant de notre vie quotidienne, ne suscite qu'enthousiasme ou indifférence, mais jamais opposition ou inquiétude ? Alain Brossat part de cette énigme plutôt déstabilisante pour dessiner les contours de la « démocratie culturelle » dans laquelle nous baignons désormais, gavés et assoupis, et néanmoins isolés et insatisfaits. Ce nouveau régime de « gouvernance » supplante chaque jour un peu plus notre vieille « démocratie politique », vaincue par le marché et ses irrésistibles attraits : précisément les marchandises culturelles !
    Non content de donner, avec les armes des plus grands philosophes, à commencer par Nietzsche et Foucault, un grand coup dans la fourmilière de notre tout-culturel, de ce « toujours plus de culture » que l'édition et la librairie connaissent si bien, non content d'être un livre de combat contre une pensée plus que dominante (il faudrait dire hégémonique), cet essai résolument à contre-courant dévoile l'ampleur de ce qui se joue dans ce glissement progressif de la politique à la culture : tout simplement notre servitude.

  • Le 11 novembre 2008, des policiers encagoulés accompagnés de caméras de télévision investissaient une ferme de Tarnac (Corrèze) et plaçaient en détention huit militants dits « anarcho-autonomes ».
    Julien Coupat, que les services du ministère de l'Intérieur considéraient comme le « chef » de ce groupe « à vocation terroriste » et l'auteur présumé d'un livre, L'Insurrection qui vient, devenu depuis un important succès de librairie, sera le dernier d'entre eux à être libéré, en mai 2009, après six mois passés en prison et sans qu'aucun élément tangible ne soit venu étayer sa culpabilité. Alain Brossat propose ici son analyse « à chaud» des différentes réactions alors suscitées, dans la presse et dans les milieux intellectuels, par ce fait divers singulier.Il suggère que, plutôt que d'en appeler à l'innocence des « jeunes de Tarnac », l'on se rende par principe coupable avec eux d'un refus d'obéissance à l'ordre politique des prétendues démocraties de marché.

  • Cet essai décrit le retour de la figure très ancienne de l'affrontement du serviteur avec son maître, au coeur des rapports capitalistes contemporains, au temps de la crise sans fin de la démocratie libérale. La dérégulation généralisée des relations entre le capital et le travail, la disparition toujours accélérée des emplois à statut, la "flexibilisation" du travail se conjuguent avec la crise de la représentation qui dépouille les couches populaires de ce qui leur restait de capacité politique. Ainsi se dessine le nouveau visage de la subalternité.

  • " ce récit en forme de journal est une fiction.
    Le héros, par antiphrase, en est un danseur de corde, bonimenteur et escamoteur, rompu à tous les arts grotesques de la charlatanerie, d'où le nom que nous lui donnons : " bouffon ". ce n'est certes pas notre faute si bouffon ressemble comme un frère (bouffon s'attribue quantité de " frères ", dont aucun n'est recommandable) à un personnage public récemment hissé sur le pavois, dont le nom et les agissements n'en finissent pas d'occuper (dans tous les sens du terme) les espaces publics : on verra dans cette coïncidence la pure et simple manifestation de l'état déplorable des affaires publiques.
    " alain brossat

  • Ce livre s'interroge sur le statut de l'inimitié politique dans les sociétés contemporaines. En proposant une traversée de différentes figures dans lesquelles est posée la question de la relation avec l'ennemi, des pratiques de l'inimitié, ce l'ouvrage tente de faire revenir dans la réflexion politique contemporaine cette question lancinante : sous quelles conditions et à quelles fins pouvons-nous parler avec nos ennemis - ou devons-nous nous abstenir de le faire ?

  • Democratie immunitaire (la)

    Alain Brossat

    • Dispute
    • 11 Septembre 2003

    Au rebours des acceptions couramment admises (qui placent l'accent sur l'Etat de droit, le pluralisme ou la liberté des opinions), cet essai propose une approche des démocraties contemporaines en termes de promotion de la condition immunitaire.
    De plus en plus les individus, les corps, les opinions y sont perçus comme " libres " sur un mode en premier lieu négatif, pour autant qu'ils sont soustraits aux formes d'exposition ou d'atteinte multiples auxquels ils étaient traditionnellement soumis. La dynamique fondamentale qui porte l'Occident est aujourd'hui celle du Noli me tangere (que nul ne me touche !) - dynamique de la dés-exposition et de la sanctuarisation qui décline de façon toujours plus accentuée les motifs du droit et de la liberté dans le sens de la protection, de la sécurisation, de la garantie.
    Mais les contreparties que le sujet des démocraties occidentales paie pour les garanties immunitaires - relatives - dont s'entoure aujourd'hui son existence sont lourdes : non seulement l'intégrité se pense et se vit aux conditions d'une séparation toujours plus rigoureuse de chacun d'avec tous, mais, de surcroît, un processus d'insensibilisation anesthésique sera la rançon de sa mise hors d'atteinte ; immunisation et mise à distance de la douleur du monde sont les deux balises qui désormais jalonnent la condition désimpliquée, dépolitisée de l'homme démocratique occidental.

  • La tonte de milliers de femmes soupçonnées de "collaboration horizontale" avec l'ennemi est un phénomène qui a longtemps filé entre les doigts des historiens professionnels. Partant de cet embarras, l'auteur tente de saisir ces violences comme un phénomène "total" dont chaque facette ne s'éclaire qu'au prix de la mobilisation des savoirs et d'hypothèses infiniment variés. Le développement tardif, mais désormais bien ancré, en France, des études de genres souligne l'intérêt de la réédition de ce livre paru la première fois en 1992.

  • Droit à la vie ?

    Alain Brossat

    Peut-on parler d'un "droit à  la vie" sans penser aussitôt à  ceux qui en seraient dépourvus ? Et pourtant... Quand les bébés phoques sont massacrés sur la banquise, leurs défenseurs estiment qu'ils ont « droit à  la vie ».
    Quand un laboratoire refuse de sortir des embryons du congélateur où ils sont entreposés depuis des années, on nous dit également qu'ils ont « droit à  la vie ». Quand les vieillards les plus fragiles meurent par temps de canicule, les protestations fusent : n'avaient-ils pas eux aussi « droit à  la vie » ? Certes, mais de quelle vie parle-t-on ? La survie n'est pas la vie, disaient les anarchistes du XIXe siècle.Traquant les notions contemporaines les plus consensuelles pour comprendre ce qu'elles occultent, et à  quoi (à  qui) elles servent, Alain Brossat poursuit ici le travail de décodage idéologique entrepris avec Le Grand Dégât culturel (Seuil, 2008).
    Sous l'égide du "droit à  la vie" se trouvent rassemblées les deux conditions supposées de la gouvernementalité contemporaine: la promotion des droits humains et la mise en place des dispositifs destinés à  assurer la prise en charge des populations. Alain Brossat enseigne la philosophie à  Paris VIII-Saint-Denis. Il est notamment l'auteur de L'épreuve du désastre, Le XXe siècle et les camps (Albin-Michel, 1996), Les Tondues, Un Carnaval moche (Hachette « Pluriel », 1994), Le Corps de l'ennemi. Hyperviolence et démocratie (La Fabrique, 1998), L'Animal démocratique (Farrago, 2000), La Démocratie immunitaire (La Dispute, 2003), La Résistance infinie (Lignes, 2005) et Le Grand dégât culturel (Seuil, 2008).

  • Rassemblant des essais écrits au fil des dix dernières années, ce livre prend pour objet la figure énigmatique d'un devenir démocratique de la politique mondiale qu'accompagne comme son ombre la prolifération des violences extrêmes. A la politique entendue comme mise à l'épreuve de la diversité humaine tend à se substituer une post-politique qui réactive toujours plus distinctement la figure immémoriale du troupeau humain conduit par ses pasteurs avisés.

  • Du Mariage de Figaro à la Règle du jeu, de Jacques le fataliste à Puntila et son valet Matti, se dessine une figure dont on connaît la valeur littéraire, mais dont on néglige l'intérêt politique : celle du serviteur.
    Plus précisément, la figure de celui qui n'a que le langage pour protester contre sa servitude. Et ce langage va compter pour beaucoup dans la perte d'autorité des maîtres va produire de l'égalité dans une situation par nature inégalitaire, de la sagesse dans une situation en soi délirante (se faire servir) ; en un mot : de la philosophie. La démonstration effectuée par le plébéien moderne qu'est le serviteur, adressée au puissant immémorial qu'est le maître, tourne toujours autour du même énoncé : quoique je ne sois, par origine ou par position, " rien ", je vous vaux bien et je vous le prouve.
    Par les moyens du langage et de la pensée.

  • Ernest Coeurderoy entre en politique après le massacre de juin 1848, mais engagé dans les mouvements radicaux, doit bientôt fuir la France et se réfugier en Suisse, commence alors un long parcours d'exil. Vite oublié, en dépit du talent littéraire et pamphlétaire que manifestent ses écrits, Coeurderoy n'en est pas moins un témoin de premier plan de la période qui suit la Révolution de 1848. Il est, par excellence, le chantre de l'espérance trahie, de la mélancolie révolutionnaire accablée par le triomphe de l'ordre policier, de la bêtise et de l'argent. Il se suicidera désespéré en 1862.

  • Une brèche s'est ouverte à l'Est de l'Europe, au tournant des années 1980, que nous ne savons pas bien nommer: fin d'un empire, d'un siècle, d'une aberration politique, d'une espérance dévoyée...? La vitesse de l'Histoire ne nous a pas laissé le temps de reprendre notre souffle, ni de méditer la portée de cet effondrement : à peine l'avions-nous enregistré qu'il nous fallait déjà faire face aux sinistres de l'âge " post-communiste " - en Ex-Yougoslavie, en Tchétchénie...
    Rassemblant des essais écrits au fil de l'ultime décennie du " socialisme réel ", Alain Brossat propose une réflexion libre de préjugés sur les traces et les ruines de ce communisme trop vite jeté aux oubliettes de l'Histoire.

  • Resistance infinie (la)

    Alain Brossat


    Dans les sociétés occidentales contemporaines, l'irruption de la politique
    en tant qu'exercice de la liberté et création de valeurs prend toujours
    l'institution dite «démocratique» par le travers ; elle la contrarie et
    l'offusque. La politique qui doit s'inventer sous les auspices de la
    «résistance infinie» mérite ses propres noms, ses propres mots. Dans
    cette attente, nous ne nous reconnaissons aucunement dans la posture
    d'énonciation d'une position politique qui consisterait en ceci : «Nous,
    vrais démocrates, etc.», posture vertueuse, irréprochable et bien policée.
    Cette politique à venir ne s'inventera que par le côté du sauvage et de
    l'imprésentable ; là où s'élèvera cette rumeur où se laisse distinguer le
    grondement : «Nous, plèbe ; nous, barbares...»


  • La démocratie contemporaine n'est pas tant une institution politique qu'une forme d'enveloppement " total " de nos existences. Le processus de globalisation démocratique actuellement en cours coïncide désormais avec celui du développement de la civilisation des moeurs. Dès l'école maternelle, les enfants sont initiés aux " conduites citoyennes " et à la règle démocratique. Toutes les autres formes politiques concurrentes de la démocratie moderne y sont discréditées. Tout se passe comme si la démocratie était l'unique rempart à l'expansion des foyers de barbarie - Etats dits voyous, organisations terroristes... Comme si notre époque était celle du couronnement d'une essence démocratique dont le culte est en expansion constante. Lorsque tout ce qui tend à s'opposer à ce nouvel absolutisme démocratique se voit discrédité, que reste-t-il de la tolérance démocratique oe

  • L'horreur d'Auschwitz et des crimes staliniens n'a mis un terme ni à l'histoire totalitaire, ni à celle des exterminations. Le présent est contaminé. L'actualité apporte chaque jour la preuve que la démocratie triomphante n'est pas incompatible avec la perpétuation, voire l'extension du monde concentrationnaire. Conserver la mémoire ne suffit pas. Il faut, pour l'avenir, passer à une compréhension du XXe siècle marqué plus que tout autre par la déchirure catastrophique du tissu de la civilisation que la démocratie mondialisée ne peut réparer. Alain Brossat, philosophe et enseignant à l'université Paris VIII, a voulu entreprendre cette tâche en relisant Hannah Arendt et Michel Foucault. Analysant la logique des discours concernant les génocides livrés aux émotions, aux jeux de mémoire et aux enjeux politiques, il élabore une histoire comparée des différentes scènes de l'extrême Auschwitz, la Kolyma, Hiroshima.

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