• Distinct de l'acte artistique, scientifique et discursif, l'acte esthétique joue un rôle essentiel dans la création mais aussi dans la connaissance et le dialogue.
    Il poétise le monde, le musicalise, le jardine, le chorégraphie... bref, le façonne, en créant des universels d'imagination. nous sommes tous, à des degrés divers, des acteurs esthétiques qui prenons le risque de nous perdre dans l'altérité à laquelle nous nous exposons et à partir de laquelle nous construisons de nouveaux types de " réels " imprégnés de sensibilité et de savoir. d'un même mouvement, l'acte esthétique sauvegarde le monde, crée un lien substantiel entre les hommes et eprmet d'échapper au double piège du narcissisme et de la mélancolie.

  • Andoche Praudel est artiste plasticien. Baldine Saint Girons philosophe. L'un parcourt l'Europe, depuis des années, appareils photographiques en main, à la recherche des sites des grandes batailles évanouies, celles d'avant l'invention de la photographie, qui ont façonné son histoire. L'autre parcourt les oeuvres à la recherche de ce que rencontre l'homme qui le dépasse infiniment: le sublime. Praudel photographie Waterloo, Azincourt, Bouvines, Austerlitz, autant de vocables saturés d'imaginaire auxquels il donne une terre.
    Saint Girons parcourt ces grandes images ombrées de lumière, d'espace et se saisit de cette occasion pour renouveler la pensée de la photographie: sur le site historique émotion et savoir se croisent et, à partir du moindre support ou trophée, définissent la scène.

  • Mettre en évidence «le pouvoir esthétique », c'est souligner l'intrication des questions de l'esthétique à  celles de l'éthique et du politique. Le pouvoir naît d'un vouloir et se heurte à  d'autres pouvoirs. Sous la diversité des apparences, il concerne la force de l'apparaître, compris en ses trois temps:
    Projet, stratégie, effets. Faut-il plaire, inspirer ou charmer? Rechercher la dignité du beau, la gravité du sublime ou la suavité de la grâce? Parmi les trois figures de la laideur ou du mal, notre adversaire est-il d'abord la difformité qui dissone, la médiocrité qui enlise, ou la violence qui révulse?
    Le beau peut être médiocre et violent: il ne saurait manquer d'harmonie. De même, le sublime peut être compatible avec la difformité et la violence: il disparaît avec la médiocrité. Et la grâce peut être dépourvue de beauté et d'originalité: la douceur ne saurait lui faire défaut. à chaque combat sa technique: l'imitation des meilleurs, l'invention du nouveau, l'appropriation de traits gracieux. De là  des résultats divergents: l'admiration va à  ce qui plaît, l'étonnement à  ce qui inspire, la gratitude à  ce qui charme. Rompre les trois cercles maudits du mépris niveleur, de la médiocrité agressive et de l'envie négatrice, tel est l'enjeu. Dans quelle mesure ces trois grands types de pouvoir esthétique sont-ils exclusifs, chacun des deux autres? Si Burke dégagea, au milieu du XVIIIe siècle, ce qu'on peut appeler le dilemme esthétique entre beau et sublime, est-on aujourd'hui fondé à  parler d'un trilemme esthétique entre beau, sublime et grà¢ce? Baldine Saint Girons est membre de l'Institut Universitaire de France et professeur de philosophie des XVIIe et XVIIIe siècles à  l'Université de Paris Ouest Nanterre La Défense.

  • En septembre 1839, Victor Hugo envoya à sa femme, Adèle, deux longues lettres dans lesquelles il décrivit, de façon particulièrement inspirée, ce qu'il appelait " ma grande ascension du Rigi ", une montagne dont l'escalade était pourtant, de son propre aveu, " la prouesse de tout le monde ".
    Pourquoi n'inséra-t-il pas ce récit dans Le Rhin publié en 1842, à l'instar d'autres lettres écrites dans les mêmes conditions ? Et pourquoi la montagne se montre-t-elle omniprésente dans son oeuvre non seulement littéraire, mais graphique et picturale ? L'enquête s'oriente dans quatre directions : elle vise à découvrir les raisons qui incitent Victor Hugo à changer d'aiguillage mental, en alternant écriture et dessin ; elle examine dans quelle mesure il est un des précurseurs de la peinture moderne ; elle étudie les sept métamorphoses qu'il s'impose pour s'identifier à la montagne et elle recherche le rôle que joua la présence possible de Juliette Drouet, sa maîtresse.
    De la sorte apparaît l'originalité de la conception que Victor Hugo se forme du génie : celui-ci a la facticité d'une montagne. Nous pouvons, certes, le contourner, mais il s'impose dans le paysage et nous domine. C'est un monstre du sublime, au sens où il " monstre " le sublime, le reflète et le chosifie.

  • Abbraccio, c'est un drôle de jeu. Un pas de deux entre l'immensité du paysage alpin et des personnages hybrides, homanimaux, nés dans l'antre de l'atelier de Zaric, modelés dans l'argile, imprimés dans le plâtre du moule avant d'être pétrifiés dans le ciment. 

  • Le sublime est une expérience majeure où l'homme découvre dans le dépassement des limites le but de son existence. Elle met donc en cause les fondements de la morale, de l'esthétique et de la politique.
    L'histoire du sublime est aussi ancienne que la philosophie. De nos jours, elle concerne autant les sciences humaines, comme la psychanalyse et l'anthropologie, que les révolutions esthétiques et politiques de la modernité. Ce livre est tout à la fois une enquête sur la notion de sublime dans la pensée occidentale et un effort pour mettre au jour un point crucial vers lequel convergent les grandes interrogations contemporaines sur l'art, la science, la morale, l'éducation et la politique.

  • Contrairement à certaines idées reçues, la nuit ne fait pas de nous des aveugles, n'est pas la simple absence du jour et n'occupe pas une position anecdotique dans la peinture. Premièrement, elle ouvre un nouveau type de vision (la vision marginale qui sollicite les bâtonnets de la rétine) et favorise, notamment par les rêves et les fantasmes, une véritable « voyance » intérieure et imaginative. Deuxièmement, c'est une véritable puissance qui ne se contente pas de modifier les conditions d'exercice de notre vision, mais nous enveloppe de sa présence ubiquitaire (de ses langes, de son manteau, de sa robe étoilée), jusqu'à nous faire tressaillir et vibrer de
    concert avec elle. Troisièmement, la nuit renverse l'idée du « tableau » et rapatrie ce qui est localement vu dans l'immensité qui l'englobe. Une autre histoire de la peinture doit se constituer à partir de la nuit : une histoire délivrée du souci premier de la figurativité et de la perspective. D'Altdorfer à Barnett Newman, de Rembrandt à Cézanne en passant par Georges de La Tour, Goya ou Van
    Gogh, etc., l'idée d'un type d'éclairage, d'une profondeur et d'une forme de pensée typiquement nocturnes résulte de cette réunion insolite, que ce soit le titre qui ait présidé au choix de l'oeuvre, l'intensité du noir, parfois, dans les scènes d'intérieur, le clair-obscur, ou, dans les paysages, l'absence de soleil. Il faut accorder à la nuit des sens très différents selon qu'elle est traitée comme image ou comme puissance, comme décor ou comme acteur, comme objet à représenter ou comme rivale du peintre, comme système de signes ou comme invention d'ellemême. En rencontrant la nuit, la peinture n'a pas seulement joué avec sa propre destruction : elle a voulu manifester son plus haut pouvoir, privilégiant selon les cas l'aspect enténébré ou l'aspect chromatique, les valeurs perceptuelles ou les valeurs émotionnelles, l'imaginaire individuel ou la symbolique en voie de construction.

  • L'éveil renvoie à la naissance, dont il renouvelle et banalise le miracle ; et il s'oppose au sommeil ou plutôt à l'endormissement, pris comme retrait dans un monde intérieur et anticipation de la mort. Mais qu'y a-t-il de commun entre l'éveil physiologique, propre à tous les animaux, et l'éveil spirituel, réservé à quelques élus, en passant par toutes sortes d'éveils spécifiques qui touchent la sensibilité, l'imagination, l'intelligence, la créativité, etc. ? Qui éveille, à quoi et pourquoi ? Et qui s'éveille ? Est-ce "l'âme" ? Est-ce "moi", "soi", "on" ? L'éveil est-il finalement rendu impossible par la mort ou bien peut-il s'accomplir après sa survenue à travers diverses formes de survie ou de résurrection ?

    La méthode choisie est celle d'une approche concrète, proche de la vie, mais toujours soucieuse de ses provenances. Cette "pensée en amont", comme on pourrait l'appeler, ne cesse de solliciter l'histoire des religions, de la philosophie, des langues, des arts et des sciences. Mais elle refuse l'hégémonie d'une seule de ces disciplines et privilégie la créativité, en assignant à la musique et aux beaux-arts un rôle central dans le renouvellement de la pensée.

    Ces Entretiens sont attachés à un lieu qui leur donne son nom : La Garenne Lemot, une villa néoclassique, aux bords escarpés de la Sèvre, dans l'évocation de la Toscane. En cet endroit l'on peut parler de beauté et de grâce, mais aussi de tolérance et d'amitié. Organisés sous la responsabilité de l'Association Les Entretiens de La Garenne Lemot, ces XXIe Entretiens ont pu avoir lieu grâce au soutien de l'université de Nantes, en particulier du Laboratoire "L'Antique, le Moderne - L'AMo", du Conseil départemental de Loire-Atlantique et de la mairie de Nantes. Nous remercions également Monsieur Charles Pain, de Panzoult, et Monsieur Denis Heuzé, de Bordeaux, pour leur généreux soutien. La gestion de la publication de ces Entretiens est due à Alfrieda Pigeaud.

  • En janvier 2009, Marseille a été recouverte durant deux jours d'une épaisse couche de neige.
    Au même moment un changement s'est opéré dans le travail de Gérard Traquandi. Comme si l'ensemble des recherches de l'artiste se trouvait condensé et remis en jeu par la maîtrise et la libération d'une technique picturale - notamment l'empreinte et le report - mais toujours avec le plaisir de la permanence du motif.
    Ce livre retrace ce cheminement.


    La dialectique subtile, perceptible dans l'oeuvre, entre les dessins et les toiles peintes se détaille progressivement au lecteur : le même souci exploratoire des formes de la nature s'incarne dans ces deux activités, qui contrastent par leurs moyens, pour mieux cerner leur objet commun. L'exploration, de la feuille par le crayon, de la toile par la marque et l'encrage, est animée d'un seul et même motif, poursuivi respectivement par le moyen de la trace et de l'empreinte ; celui, baroque, de la transitivité.


    Baldine Saint Girons nous offre, dans le texte qui accompagne les images des oeuvres, plusieurs pistes pour saisir ce qui anime ce travail de levée de traces, cet effort de tracé, cette mise en contact de l'acte et de la matière. Son texte est une méditation magistrale sur les places respectives de l'empreinte et de la trace dans l'art humain. Sur ce fonds universel, la singularité du travail de Gérard Traquandi est élucidée avec une grande générosité.

  • "La connaissance de soi : Suis-je maître de cette connaissance ? Par où passer pour la vivre ? Il ne s'agit pas de technique abstraite, mais de rencontre avec soi-même", écrit Jackie Pigeaud. Le retour sur soi est-il mortifère, comme chez Narcisse ou bien peut-il constituer un instrument de salut et sous quelles conditions ? Peut-on faire coïncider le soi vu de l'extérieur "comme un autre", et le soi "senti", éprouvé de l'intérieur, pas vraiment "comme un autre" ? Se connaître soi-même, est-ce se connaître ou bien, loin de toute crispation identitaire, connaître tout court, co-naître à soi, aux autres et au monde, s'y entrelacer ?

  • Avec obstination, Eric Bourret arpente et enregistre le temps des paysages. Il marche pour rendre visible le temps parcouru des espaces traversés. Son immersion dans la nature vive, forge le cadre de ses prises de vue. L'expérience de cette implication physique à l'élément imprime ses images qui se veulent dès lors comme des enregistrements du transitoire et du flux continuel qui animent le vivant.

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