Amateur

  • Contrairement à certaines idées reçues, la nuit ne fait pas de nous des aveugles, n'est pas la simple absence du jour et n'occupe pas une position anecdotique dans la peinture. Premièrement, elle ouvre un nouveau type de vision (la vision marginale qui sollicite les bâtonnets de la rétine) et favorise, notamment par les rêves et les fantasmes, une véritable « voyance » intérieure et imaginative. Deuxièmement, c'est une véritable puissance qui ne se contente pas de modifier les conditions d'exercice de notre vision, mais nous enveloppe de sa présence ubiquitaire (de ses langes, de son manteau, de sa robe étoilée), jusqu'à nous faire tressaillir et vibrer de
    concert avec elle. Troisièmement, la nuit renverse l'idée du « tableau » et rapatrie ce qui est localement vu dans l'immensité qui l'englobe. Une autre histoire de la peinture doit se constituer à partir de la nuit : une histoire délivrée du souci premier de la figurativité et de la perspective. D'Altdorfer à Barnett Newman, de Rembrandt à Cézanne en passant par Georges de La Tour, Goya ou Van
    Gogh, etc., l'idée d'un type d'éclairage, d'une profondeur et d'une forme de pensée typiquement nocturnes résulte de cette réunion insolite, que ce soit le titre qui ait présidé au choix de l'oeuvre, l'intensité du noir, parfois, dans les scènes d'intérieur, le clair-obscur, ou, dans les paysages, l'absence de soleil. Il faut accorder à la nuit des sens très différents selon qu'elle est traitée comme image ou comme puissance, comme décor ou comme acteur, comme objet à représenter ou comme rivale du peintre, comme système de signes ou comme invention d'ellemême. En rencontrant la nuit, la peinture n'a pas seulement joué avec sa propre destruction : elle a voulu manifester son plus haut pouvoir, privilégiant selon les cas l'aspect enténébré ou l'aspect chromatique, les valeurs perceptuelles ou les valeurs émotionnelles, l'imaginaire individuel ou la symbolique en voie de construction.

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