• Un essai sur l'univers singulier de Gisèle Vienne.
    Metteur en scène, scénographe, chorégraphe, marionnettiste, plasticienne, Gisèle Vienne construit depuis le tout début des années 2000 une oeuvre captivante qui à la fois fascine et dérange.
    Sur les plateaux qu'investissent les comédiens-danseurs, les marionnettes et les mannequins, se brouillent les limites entre l'animé et l'inanimé, le masculin et le féminin, l'enfance et l'âge adulte, les prédateurs et les proies. Les histoires dans lesquelles ils sont pris sont labyrinthiques et frappées d'incertitude : s'y dévoile par bribes le rapport trouble que nous entretenons avec nos fantasmes et avec la part maudite, faite de manipulation, de domination, de violence, de désir de mort, qui compose les relations interhumaines.
    Des rencontres réglées selon un principe introuvable, parce qu'il y en a toujours plus d'un, c'est bien ainsi que peuvent nous apparaître les événements nomades du plateau, transitant par les supports de la voix, des sons, des corps, des poupées et marionnettes, des objets et accessoires, des lumières, de la neige et des brumes.

  • Autour de la figure de Phryné, et particulièrement dans la représentation qu'en a faite Gérôme dans son tableau, Phryné devant l'Aréopage, peint en 1861, B. Vouilloux cherche à confronter la fonction de l'éloquence, la rhétorique du geste, à cette figure symbolique et totale de la beauté, afin de définir un statut anthropologique de l'image

  • La question du médium est au centre de cet essai.
    D'une part, le médium des artefacts visuels traditionnellement considérés comme des « images » (dessins, tableaux, estampes, etc.) est défini par la nature de leurs supports. En appliquant aux oeuvres d'art le même traitement qu'à tout autre objet, la photographie n'a pas fait qu'élargir la famille des images, elle en est devenue le paradigme, de sorte que la reproduction d'une oeuvre d'art qui n'est pas une image est une image. La condition définitoire de ce qui fait image s'en trouve dès lors modifiée.
    D'autre part, on donne le nom de « médium » à une personne que ses pouvoirs suprasensibles mettent en communication avec les « esprits ».
    Parce qu'ils situent l'image au confluent de ces deux grandes déterminations (le renvoi et la transmission), les textes de Pascal Quignard peuvent nous éclairer sur les pouvoirs qui lui sont attribués.
    L'hypothèse est la suivante : non seulement toute image actuelle a un médium, mais toute image, en tant qu'elle est image de ce qui est sans image (« image qui manque à nos jours »), est un médium. La médialité (les « supports ») est aussi une affaire de médiumnité (les « transports »). Médée, l'infanticide, la magicienne, empoisonneuse et guérisseuse, dotée des pouvoirs d'un médium (d'une chamane), est précisément la figure générale de la médiation.

  • L'introduction dans le champ artistico-littéraire de ces catégories et objets que subsume taro bien que mal, et plutôt mal chic bien, la dénomination d'" arts populaires " ne pouvait manquer d'engendrer résistances et conflits.
    Pour comprendre la genèse de cette notion qui émerge précisément au XIXe siècle, il est nécessaire de relire attentivement les textes de Champfleury (1821-1889), qui, délaissant son oeuvre de romancier, publia une Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution (1867), une Histoire de l'imagerie populaire (1869) et une Histoire de la caricature en six volumes (1865-1888). Relire Champfleury : recueillir, récoler; relier, réarticuler les propositions, les descriptions, les démonstrations, les hypothèses qu'avancent ses travaux d'érudition, redéployer le " grand récit " qu'ils tentent de mettre en place là où règne celui de l'histoire de l'art, qui, d'être histoire du " grand art ", est alors la seule histoire concevable, retrouver donc les fondements de la contre-histoire que ces écrits cherchent à promouvoir, en dégager les motifs principaux et secondaires, en faire ressortir les présupposés et les points d'aveuglement, en mettre en valeur la cohérence, mais aussi les ambiguïtés, les tensions, les contradictions ; bref cartographier une pensée dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle est très peu systématique, mettre au jour l'épistémologie et l'esthétique, voire l'éthique impliquées dans une entreprise pionnière qui se sera conçue, entre autres choses, comme une étude archéologique de l'" art sans art ".

  • Habiter poétiquement la terre, c'est, comme les livres de Julien Gracq y invitent, se montrer attentif au courant d'échanges qui rattachent l'un à l'autre l'organisme et son habitat ; mieux, si le poète est celui qui fait, c'est réactiver ce courant.
    Ce qui, pour l'écrivain, se pratique avec les moyens dont il dispose, dans cette activité particulière qui a nom " littérature ". Littérature habitable ? Ce serait d'abord une littérature où le lecteur trouve à se loger, un peu comme ces organismes qui colonisent une coque qu'ils n'ont pas formée, mais qui, s'y glissant, s'aperçoivent que, oui, elle leur va comme un gant. Le lecteur peut alors se dire qu'il y a là une forme qu'il pourrait habiter, comme s'il l'avait de lui-même formée.

  • Maurice Blanchot, Jean Starobinski, Yves Bonnefoy, Hubert Damisch, Michel Deguy, Gérard Genette, Daniel Oster et Louis Marin, Jean-Louis Leutrat, Georges Didi-Huberman sont les « sujets » de ce livre. Le principe qui aura présidé à leur réunion est à rechercher dans l'interrogation à laquelle ils ont été soumis : quelle pensée sur l'art, la peinture, les images chacun nous laisse-t-il ? La tâche que je me suis assigné à chaque fois aura été d'abord de reconstruire, sous l'angle toujours de cette même question, la problématique de chacun. Des « figures de la pensée », ces auteurs en sont bien, dès lors que chacun aura manifesté le souci, par la publication, de dire quelque chose qui fasse avancer la réflexion que chacun de nous tente de construire à travers son dialogue avec les autres. Mais, par cela même que la pensée se dit, ne se trouve-t-elle pas vouée à réfléchir sa propre opération ? Si tant est qu'elle le puisse, ce ne peut être jamais qu'à la faveur de longs détours, non pas face à face, mais par figures. Les « figures de la pensée » sont donc aussi, et d'abord, celles que dessine la pensée, entre méditation et médiation, lorsqu'elle se trouve face à l'art, à la peinture, aux images.

  • « D'une poétique continuée par tous les moyens » est le sous-titre que Michel Deguy a donné à l'un de ses livres. Si la poétique est ce par quoi la poésie, réfléchissant son acte, prend conscience d'elle-même, la continuation proposée est en quelque sorte programmée par la poésie en tant que celle-ci rappelle le langage à sa vocation première ; elle est immanente à l'acte poétique tel que le déclare et l'effectue l'activité dite « poésie », prenant la parole pour tout ce qu'elle fait tenir, pour ce tout qu'elle installe et qui ne tient que par elle. Si « la poésie n'est pas seule », comme l'affirme le titre d'un autre livre majeur de Deguy, c'est bien en ce sens. Lire l'oeuvre de Michel Deguy, l'accompagner pour tenter d'en prendre mesure, c'est donc s'engager sur les chemins bifurs des semblances, où le poème se mêle de philosophie, d'esthétique, d'éthique, de métaphysique, de linguistique, de politique, de sociologie, d'ethnologie, d'écologie... C'est un peu tout cela qu'abordent les textes réunis dans le présent volume, qu'ils procèdent par focalisation monographique sur des livres ou sur des motifs.

  • Mettre en suspens les « qualités » que nous attribuons aux oeuvres : c'est à cette seule condition qu'il sera possible de dégager ce qu'elles font ou nous font comme ce que nous en faisons à la fois, leur effectivité, leurs effets, leurs usages. Que l'oeuvre opère, c'est donc ce sur quoi insiste ce livre, si l'on veut bien entendre par là qu'elle travaille avec tout ce que recouvrent les données complémentaires du « matériau » et du « contexte », deux termes évidemment discutables. L'oeuvre, forme en travail, est un opérateur de transformation. Poser que l'oeuvre opère, c'est faire porter la question sur le partage entre l'oeuvre et ce qui conditionne sa production et sa réception ; c'est mettre l'accent sur les opérations formelles et sémantiques qui sont au travail dans nos pratiques symboliques, ces manières de faire, aussi bien que dans les oeuvres ; c'est se demander, enfin, ce que ces espaces opératoires partagés font à ces « sciences » des oeuvres que sont la poétique et l'esthétique. Les opérations de l'oeuvre sans qualités n'ont l'air de rien du tout. C'est justement par là qu'elles peuvent nous en apprendre beaucoup sur les oeuvres et sur nous-mêmes.

  • La nuit et le silence des images Pour Pascal Quignard, les images peintes, gravées, photographiées, filmées, ne sont jamais que la matérialisation des images du rêve, nocturnes et silencieuses, qui elles-mêmes font signe en direction d'une autre image, qui toujours manque : celle de la « scène » qui a présidé à notre conception. Suivre Pascal Quignard dans sa réflexion sur les images, c'est renouveler notre compréhension du fait iconique. Il faut pour cela renoncer à l'idée que le « faire poétique » serait pur de tout rapport au savoir. Tel est le sens d'une oeuvre pour laquelle la littérature (le « littéraire ») est à penser dans son rapport à la lettre (littera), c'est-à-dire à la mémoire matérielle de ce qui est plus ancien que tout passé. Le présent essai prend prétexte de ce que ce grand auteur contemporain écrit sur les images pour éprouver un certain nombre d'hypothèses sur la nature et le statut de l'image. En procédant par essais et corrections, il nous invite à penser l'image avec Pascal Quignard.

  • La peinture dans le texte

    Bernard Vouilloux

    • Cnrs
    • 24 Novembre 2005

    Comment celui qui regarde un tableau en parle-t-il ? Que peut-il communiquer de ce tableau ? Quelles sont les modalités, théoriques et historiques, des discours que la peinture a suscités, suscite dans les différents champs (narratif, poétique, critique) de la pratique littéraire depuis l'époque de Diderot ? Ces questions en appellent tant aux sciences du langage (linguistique, sémiotique, rhétorique, stylistique, etc.) qu'à l'esthétique ou à l'histoire de l'art.
    Cela à un moment où le besoin de cette ouverture réciproque, de ce croisement critique des disciplines constituées se sera imposé à un double titre : nécessité pour les discours de l'art de théoriser les opérations langagières d'où ils tirent leur légitimité et leur efficace ; nécessité pour les études littéraires de situer les textes dans l'ensemble des pratiques symboliques, et en particulier de réfléchir sur leur articulation avec les objets visuels. Nécessité, donc, dans tous les cas, de travailler sur les seuils, les frontières, les limites, les marges, les passages, les plis, les hétérogénéités, les multiplicités.
    Professeur à l'Université Michel-de-Montaigne-Bordeaux III. Maître de conférences en langue et littérature française, Bernard Vouilloux travaille à l'intersection de la poétique et de l'esthétique.

  • Sous son double versant, comme littérature d'art et comme art d'écrire, l'oeuvre des frères Goncourt constitue indéniablement un moment important dans l'histoire des formes littéraires et des sensibilités esthétiques. Les phénomènes qui caractérisent la manière dont les Goncourt écrivent sur l'art doivent être considérés non seulement sous leurs principaux aspects formels et stylistiques, mais également à travers les options théoriques, les constantes thématiques et les dispositifs idéologiques qui leur sont associés.

  • Diderot, Balzac, Breton...
    L'un fut le premier grand critique d'art : il vient après l'âge des théoriciens académiciens. L'autre fut le dernier écrivain à jouer un rôle actif dans la " défense et illustration " d'un courant artistique : il vient avant l'âge des critiques professionnels et des commissaires. Pendant cette période, qui fut celle de l'" âge moderne ", une certaine idée de la littérature aura donné un fondement aux " tableaux d'auteurs " : Diderot juge les peintres, censure et sanctionne leurs tableaux, quand il ne les refait pas ; Cézanne délivre son " catéchisme esthétique " en s'appropriant les propos du Frenhofer de Balzac et en s'identifiant à lui; enfin, à travers Breton, le surréalisme étend à la poésie et à la peinture une même exigence existentielle.
    Tel est le paradoxe que trament ces portraits littéraires de peintres à leurs tableaux: précipitant l'émancipation de la peinture, dont ils consacrent le droit à l'auteur, c'est par l'imaginaire de la littérature qu'ils libèrent les artistes d'une contrainte d'imitation littéraire à laquelle les avait soumis la rhétorique classique. Incessant jeu de miroir, où un art ne s'affirme qu'en se réfléchissant en un autre, qui le capte.

  • Est en question ici le concept d'oeuvre lui-même, en tant que sa possibilité est soumise à un certain nombre de conditions nécessaires ou de clauses suspensives dont l'absence aurait pour effet de mettre en souffrance la cohérence de ce que l'on appelle " oeuvre ".
    Doublement close, spatialement et temporellement, l'oeuvre telle qu'elle est conçue et perçue ordinairement se présente comme un objet sur lequel il est loisible de faire porter un certain nombre d'assertions que l'on peut imiter, copier, citer ou reproduire, etc. Objet, donc, de révérence non moins que de référence. C'est ce postulat qui se trouve mis à la question. Que devient l'oeuvre au-delà de l'oeuvre ? Qu'y a-t-il en deçà de l'oeuvre ? Qu'est-ce qui est à l'oeuvre dans l'oeuvre ? Comment ce qui est dans l'oeuvre fait-il référence à l'oeuvre ? Que serait un projet littéraire ou artistique qui se voudrait sans oeuvre ? Quel statut possède un discours qui est à propos de l'oeuvre ? Y a-t-il place dans l'oeuvre pour ce qui est hors de l'oeuvre ? Toutes questions qui, en définitive, se ramènent à celle-ci : qu'est-ce qu'une oeuvre ?

  • Qu'en est-il de l'allégorie depuis l'époque de Courbet et de Baudelaire ? À quoi se reconnaît-elle ? Quelles sont les procédures opératoires qu'elle emprunte, les stratégies interprétatives qu'elle nécessite ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont abordées dans le volume, moyennant une double ouverture, sur le passé et sur les arts visuels. C'est à la condition d'être réinscrits dans cette double perspective, plus généalogique qu'archéologique et plus esthétique que littéraire, qu'apparaissent les enjeux véritables dont est porteuse encore l'allégorie. Car, pour pouvoir parler d'un éventuel déclin de l'allégorie, pour en évaluer les déclinaisons, encore faut-il savoir ce qu'est l'allégorie.

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