Allia

  • À l'âge de 19 ans, Friederich Nietzsche (1844-1900) est bouleversé par la lecture du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer. Afin de se rapprocher de Wagner, il devient professeur de philologie grecque à Bâle. En 1871, il publie La Naissance de la tragédie. À compter de 1879, frappé par la maladie, il entame une vie d'errances.
    L'hypothèse de l'éternel Retour, vécu dans l'instant, naît dans son esprit. En 1883, il entame la rédaction de Ainsi parlait Zarathoustra.


  • C'est en mai 1888, quelques mois avant de sombrer dans la folie, que Nietzsche écrit Le Cas Wagner. Ses relations avec le compositeur ont toujours été passionnées, faites d'admiration et de répulsion. S'il a d'abord vu dans l'oeuvre de Wagner l'illustration géniale de ses propres conceptions de l'artiste tragique et dionysiaque, Nietzsche va s'éloigner rapidement de lui. Fondamentalement, il reproche au compositeur d'être un «menteur». Wagner joue à l'artiste de la puissance, alors qu'il est un musicien de la dégénérescence. Il joue à l'affirmateur de la vie alors qu'il est négateur. On le voit, la critique nietzschéenne de Wagner, loin d'être une attaque ad hominem mêlée de rancoeur, rejoint les thèmes les plus fondamentaux de sa pensée. C'est en 1876 que Nietzsche a rompu avec Wagner, et cette date n'est pas indifférente. C'est en effet l'année du premier festival de Bayreuth, qui consacre le musicien comme le pontife du nouvel art allemand. Seul véritable pamphlet écrit par Nietzsche, Le Cas Wagner est en effet moins dirigé contre l'auteur de Parsifal lui-même que contre tout ce que le wagnérisme incarne et que Nietzsche vomit : l'idéologie allemande et son exaltation des vertus morales, du nationalisme, de l'antisémitisme, son mépris de l'intelligence. Nietzsche résume tout cela d'une formule : « le crétinisme de Bayreuth». Contre cet esprit de lourdeur, il exalte la gaieté de Carmen. «Il faut méditérraniser la musique !», écrit-il.

  • Après la Naissance de la tragédie, Nietzsche s'attaque plus explicitement à des réflexions sur des sujets d'actualité. En avril 1873, il met en chantier sa Première Considération inactuelle sur David Friedrich Strauss, qu'il achèvera le 25 juin. Le livre paraîtra le 8 août 1873.

    à travers la figure emblématique de David Strauss, ce sont les philistins de la culture allemande que Nietzsche attaque vigoureusement. Pour réaliser ce projet, il distingue clairement la Kultur de l'homme instruit de la Bildung qui est le propre de l'homme cultivé. L'homme instruit, le philistin, est celui qui vit dans l'illusion de posséder un savoir, qui par essence lui échappe puisqu'il ne l'interroge pas. Or, selon Nietzsche, la culture implique l'idée de sens critique, d'autonomie du jugement, de perception du sens de ce qui existe. Elle passe par une bonne maîtrise de la langue, une connaissance des grandes oeuvres de l'art et de la pensée, une ouverture à la démarche scientifique, une idée des lois et des institutions qui régissent la société dans laquelle nous vivons. La Bildung est ce qui permet à l'homme d'être un homme, d'échapper aux déterminismes biologiques et sociaux, d'accéder à la conscience, à la liberté.

    C'est ainsi que Nietzsche en vient à s'ériger contre l'idée hégélienne selon laquelle il existerait un moment de l'histoire qui échapperait à l'histoire et d'où il serait possible à l'homme de porter un jugement sur la totalité de celle-ci. Pour Nietzsche, l'homme est jeté là, il n'appartient pas à une histoire, mais à une pure fatalité. C'est donc à lui, par le biais de la culture, Bildung, de s'y déterminer.

    Et, malgré la densité de son propos on ne peut plus sérieux, cette considération est très loin d'exclure le rire. Jouant du double sens du terme strauss («bouquet» ou «autruche» en allemand), Nietzsche emploie l'arme la plus forte dont il puisse faire usage, à savoir l'ironie, pour moquer la pensée de son adversaire qu'il n'hésite pas à qualifier de «pensée de l'autruche».

  • Nietzsche a 26 ans lorsqu'il rédige La Vision dionysiaque du monde, un texte resté inédit de son vivant. Il s'agit, sous une forme ramassée mais déjà extrêmement aboutie littérairement, du premier exposé de l'un des thèmes fondamentaux de sa pensée : l'opposition entre le monde apollinien et le monde dionysiaque, entre la mesure, l'apparence, la forme et l'ivresse, l'extase, l'oubli de soi ou, pour le dire encore autrement, entre le voile du rêve et la puissance destructrice de la vérité. De l'affrontement de ces deux mondes naît la tragédie grecque. Ces pages qui annoncent et résument à la fois l'ouvrage futur La Naissance de la tragédie, constituent une des plus belles introductions de Nietzsche à sa conception du monde comme musique.

  • La pensée de l'éternel retour, comme celle de la volonté de puissance, est au coeur de la philosophie de Nietzsche. Elle lui a inspiré certaines de ses pages les plus saisissantes, les plus exaltées :
    "Ce monde dyonisiaque qui est le mien, de l'éternelle création de soi-même par soi-même, de l'éternelle destruction de soi-même par soi-même, ce monde mystérieux des voluptés à double tranchant, voilà mon par-delà le bien et le mal, sans finalité, à moins que le bonheur d'avoir accompli le cycle soit un but, à moins qu'un cercle n'ait le bon vouloir de tourner éternellement sur lui-même." Pourtant cette pensée n'a trouvé sa place dans aucune oeuvre publiée par Nietzsche de son vivant. Il faut aller la chercher dans des centai-nes de fragments posthumes, éparpillés dans les nombreux tomes de ses oeuvres complètes.Le grand mérite de cette édition, la première du genre, est d'avoir regroupé les fragments les plus significatifs se ratta-chant à l'éternel retour, pour offrir un ensemble cohérent, présenté dans l'ordre chronologique. Il est bien sûr impossible de savoir quel livre Nietzsche aurait construit à partir de ces fragments : l'ambition de ce volume n'est pas de se substituer à lui, mais de permettre au lecteur non spécialiste d'avoir un accès facile à la source même des textes. Lionel Duvoy, qui a établi cette édition et effectué une nouvelle traduction des textes est un jeune philosophe et philologue qui ensei-gne à l'université de Tours.

  • On croit généralement que la seule amitié féminine de Nietzsche fut celle qui le lia à Lou Andreas-Salomé. La publication de cette correspondance inédite en français, qui comprend plus d'une centaine de lettres, révèle qu'il faut y ajouter le nom de Malwida von Meysenbug (1812-1903). C'est en 1872 à Bayreuth que Nietzsche fit connaissance avec cette femme de lettres amie de Wagner, auteur des Mémoires d'une idéaliste. Ses idées libérales courageuses pour l'époque, son aversion pour l'étroit patriotisme allemand la rapprochèrent du philosophe. Leur relation durera jusqu'à l'effondrement final de Nietzsche en
    1889 et résistera à la brouille avec Wagner aussi bien qu'aux divergences de vue qui séparent les deux épistoliers. L'intérêt de cette correspondance est double. D'abord, elle nous montre un Nietzsche inattendu, qui se dévoile dans toute son intimité à celle qui joue pour lui un rôle de figure maternelle. Ensuite, en raison même de l'opposition de leurs philosophies, Nietzsche s'attache à exposer à sa correspondante, de la façon la plus argumentée et convaincante possible, ses propres théories. L'ouvrage, muni d'un appareil de notes, d'une chronologie et d'extraits des Mémoires de Malwida, apporte à la connaissance de la vie et l'oeuvre de Nietzsche un matériau d'une grande importance, inconnu jusqu'ici en français.

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