Points

  • On le sait depuis Aristote : ce qui distingue la fiction de l'expérience ordinaire, ce n'est pas un défaut de réalité mais un surcroît de rationalité. Elle dédaigne en effet l'ordinaire des choses qui arrivent les unes après les autres pour montrer comment l'inattendu advient, le bonheur se transforme en malheur et l'ignorance en savoir.

    Cette rationalité fictionnelle a subi à l'âge moderne un destin contradictoire. La science sociale a étendu à l'ensemble des rapports humains le modèle d'enchaînement causal qu'elle réservait aux actions d'êtres choisis. La littérature, à l'inverse, l'a remis en cause pour se mettre au rythme du quotidien quelconque et des existences ordinaires et s'installer sur le bord extrême qui sépare ce qu'il y a de ce qui arrive.

    Dans les fictions avouées de la littérature comme dans les fictions inavouées de la politique, de la science sociale ou du journalisme, il s'agit toujours de construire les formes perceptibles et pensables d'un monde commun. De Stendhal à João Guimarães Rosa ou de Marx à Sebald, en passant par Balzac, Poe, Maupassant, Proust, Rilke, Conrad, Auerbach, Faulkner et quelques autres, ce livre explore ces constructions au bord du rien et du tout.

    En un temps où la médiocre fiction nommée « information » prétend saturer le champ de l'actuel avec ses feuilletons éculés de petits arrivistes à l'assaut du pouvoir sur fond de récits immémoriaux d'atrocités lointaines, une telle recherche peut contribuer à élargir l'horizon des regards et des pensées sur ce qu'on appelle un monde et sur les manières de l'habiter.

  • Une fillette et son tueur devant une vitrine, une silhouette noire descendant un escalier, la jupe arrachée d'une kolkhozienne, une femme qui court au-devant des balles : ces images signées Lang ou Murnau, Eisenstein ou Rossellini, iconisent le cinéma et cachent ses paradoxes. Un art est toujours aussi une idée et un rêve de l'art. L'identité de la volonté artiste et du regard impassible des choses, la philosophie déjà l'avait conçue, le roman et le théâtre l'avaient tentée à leur manière. Le cinéma ne remplit pourtant leur attente qu'au prix de la contredire.

    Jacques Rancière analyse les formes de ce conflit entre deux poétiques qui fait l'âme du cinéma et montre comment la fable cinématographique est toujours une fable contrariée, qui brouille les frontières du document et de la fiction.

  • Le consensus n'est pas la paix des esprits et des corps. Nouveau racisme et épurations ethniques, guerres humanitaires et guerre à la terreur sont au coeur des temps consensuels, tout comme les fictions cinématographiques de la guerre totale et du mal radical ou les polémiques autour du génocide nazi. Le consensus est une carte des opérations de guerre, une topographie du visible, du pensable et du possible qui a une fin bien précise : montrer qu'il n'y a qu'une seule réalité à laquelle nous sommes tenus de consentir. Ce qui s'oppose à cette entreprise s'appelle simplement la politique. Ces chroniques cherchent à rouvrir un espace qui la rend pensable.

  • Il est question dans ce livre de voyages, de ces contrées toutes proches qui offrent au visiteur l'image d'un autre monde. À travers quelques voyages qui sont ceux de Wordsworth, traversant la Révolution française, de Büchner croisant un pèlerin de l'Utopie saint-simonienne, de Michelet ou de Rilke rêvant de vie réconciliée devant la servante ou l'ouvrière, d'Ingrid Bergman enfin qui incarne la femme du monde découvrant l'autre côté de la société, Jacques Rancière s'interroge sur ces signes par lesquels la réalité se fait reconnaître au regard curieux comme exemplaire de l'idée et sur la façon dont une pensée trouve à s'incarner dans un paysage ou une scène vivante à présentifier un concept.
    Ces Courts Voyages nous invitent ainsi à repenser les rapports entre les images et les savoirs, l'utopie et le réel, la littérature et la politique.

  • Une histoire, au sens ordinaire, c'est une série d'événements qui arrivent à des sujets généralement désignés par des noms propres. Or la révolution de la science historique a voulu révoquer le primat des événements et des noms propres au profit des longues durées et de la vie des anonymes. C'est ainsi qu'elle a revendiqué en même temps son appartenance à l'âge de la science et à l'âge de la démocratie.
    Les historiens veulent connaître les choses en les dépouillant de leurs noms trompeurs. Mais les choses de l'histoire ont cette propriété déroutante de s'évanouir quand on veut les rendre à leur simple réalité.
    Il apparaît alors que l'histoire, pour devenir science sans se perdre elle-même, a besoin de quelques tours de littérature.
    C'est cette poétique du savoir que Jacques Rancière se propose d'étudier dans ce livre : comment un discours se soustrait-il à la littérature pour se donner un statut de science et le signifier ?

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