• Le cadre, cet accessoire excentrique, qui n'est ni dehors ni dedans, et qui échappe à toutes nos catégories, vient paradoxalement au centre de l'attention philosophique en raison même de son indétermination.
    D'autant que, au-delà de la toile peinte, il se reconduit comme le principe régulateur de l'espace urbain, des artefacts, de l'organisation sociale et de l'ordre symbolique en général.
    Les auteurs d'Art Brut, qui, par définition, ne sont pas assujettis à nos conventions culturelles, en font un usage insolite et déconstructeur, qu'il serait par trop expéditif de verser dans le registre de la pathologie.
    Car, justement, de telles irrégularités nous amènent à envisager le cadre sous une incidence d'étrangeté.
    Peut-être son office de protection physique et de suspension murale n'est-il qu'un alibi utilitaire au formatage idéologique dont il détermine les axes.
    S'il est vrai que le pathologique éclaire le normal, on franchit en l'occurrence un seuil de réversion : c'est le cadre lui-même, dans son principe et son usage culturel, qui est susceptible d'une pathologie, sous l'éclairage de l'Art Brut.

  • Avec le temps, une oeuvre d'art s'éloignera fatalement du sens que, par provision, son auteur lui donne. Celui-ci, néanmoins, escompte secrètement cette méprise future comme une solution possible à son énigme. S'il est vrai que «le fondement même du discours interhumain est le malentendu» (Lacan), on devrait considérer l'art, ou la relation artistique, comme un malentendu spécialement productif, paradoxal et initiatique. Ce ne sont ni les peintres ni les regardeurs qui font les tableaux, mais la conjugaison de l'inconscience des uns et des bévues des autres : ils se déchargent l'un sur l'autre de la responsabilité d'un sens qui n'en finit pas de leur échapper. Le présent ouvrage évoque quelques-unes de ces méprises en symétrie inverse, indéfiniment reconduites, et qu'on peut considérer finalement comme des «ratages réussis». Ce n'est pas le moindre intérêt de l'histoire de l'art que ces coups de théâtre qui rendent le passé lui-même imprévisible.

  • L'art brut

    Michel Thévoz

    La réédition de cet ouvrage fondateur de Michel Thévoz « L'art brut » avec une préface de Jean Dubuffet, prend place dans la mise en lumière projetée sur cet art à l'occasion du quarantième anniversaire du Musée de l'Art Brut à Lausanne, imaginé et fondé par Jean Dubuffet et dont Michel Thévoz fut le premier conservateur.

    Le propos était de rassembler sous ce vocable « art brut » les créations des marginaux, asociaux, relégués dans des hôpitaux psychiatriques, qui créaient des oeuvres étranges à côté des mouvements d'art contemporain dûment répertoriés et analysés. Depuis le « Palais du Facteur Cheval » à la fin du 19ème siècle jusqu'aux oeuvres des créateurs en rupture de ban de la fin du 20ème siècle qui s'étaient soustrait au conditionnement culturel, il y a eu dans tous les pays limitrophes de la France et de la Suisse des collectionneurs désintéressés qui ont répertorié cet art au départ sans valeur marchande. Mais l'ère de l'information, de la mondialisation, de la pensée unique, de la normalisation et des neuroleptiques tendent à faire disparaître ces « hors-la-norme ». L'art brut prend de la valeur et est, lui aussi, objet de spéculations. Dans le monde entier aujourd'hui, on s'y intéresse. Ce livre raconte l'histoire d'un regard décalé qui a changé la perception du plus grand nombre.

  • Tenant à la fois de l'histoire de l'art et de l'analyse des moeurs, ce livre, conçu comme une visite guidée à travers les siècles, offre avec autant de finesse que de jubilation une approche nouvelle de quelques grands noms de la peinture afin de mettre en lumière ce que l'auteur considère comme un oxymore : l'« art suisse ».

  • « La Merveilleuse encyclopédie brute de François Jauvion » Michel Thévoz Le premier volume du panthéon de l'art brut, singulier et inclassable de François Jauvion : 97 planches minutieusement dessinées au crayon feutre noir et colorées à l'aquarelle, faisant chacune le portrait de l'un de ces maîtres, ou de ses congénères actuels. D'Aloïse à Michel Nedjar d'Henry Darger, Gaston Chaissac à Niki de Saint Phalle, mais aussi de Catherine Ursin à Pétra Werlé, de Gotlib à Di Rosa, l'artiste a réuni ici ses héros, issus indifféremment de l'art brut, de l'art singulier, de la bande dessinée ou de l'art contemporain. Tel un enlumineur médiéval propulsé au 21e siècle, François Jauvion, artiste plasticien polymorphe, imagine depuis 4 ans les portraits de ces artistes. Épinglés ainsi, tels des papillons, chacun se donne à voir d'une manière inédite, spectaculaire, intime.

  • Nous avons coutume d'envisager la production académique comme une « peinture à sujets », idéologique par son contenu, transparente quant à sa forme. Il est vrai qu'elle affecte une exactitude photographique. Mais la photographie ne s'est-elle pas réglée d'emblée sur des normes académiques de représentation ? Pour prévenir toute pétition de principe sur une objectivité décidément introuvable, il convient de renverser la perspective, et d'envisager l'« effet de réel » lui-même comme le grand fantasme idéologique de notre culture. Rien n'échappe à l'impérialisme de la visibilité spéculaire. Ainsi, on parle de peinture « littéraire » à propos de l'académisme, dans le temps même où des analyses sémiologiques établissent que le code de référence de la littérature réaliste est toujours pictural. Cette présomption mutuelle d'objectivité que les arts plastiques et la littérature s'offrent tautologiquement procède effectivement d'un système de récurrence généralisée constitutif du mirage réaliste. La peinture académique peut être alors interrogée comme le paradigme grossissant de ce dispositif spéculaire - ce que tente ce livre, à propos du peintre Charles Gleyre. Son tableau Les illusions perdues, mettant en scène les rêveries d'un poète aveugle, a bouleversé le public du Salon de 1843. La cécité hystérique de Gleyre lui-même, dont les tableaux apparaissent comme autant de fantasmes substitutifs, traduit électivement ce qu'avec Sartre on pourrait appeler une « névrose objective ».

    La réimpression de ce livre, épuisé de puis plus de 10 ans, est liée à l'exposition sur Charles Gleyre qui se tiendra au musée d'Orsay du 30 novembre 2015 au 13 mars 2016. Vous trouverez au verso le texte de présentation de cette exposition.

  • L'artiste est un individu apparemment atypique, parfois anormal ou déviant, dont pourtant la complexion psychique se trouve être du diapason de l'inconscient collectif - " un ambassadeur du monde muet ", disait Francis Ponge ; ambassadeur du futur aussi bien, sourd à la tonalité ambiante, mais sensible à des harmoniques subtiles. On ne sait quel hasard biographique l'investit du pouvoir divinatoire de jouer ses propres fantasmes comme un prélude aux temps à venir. Ainsi le troisième millénaire est-il né sous le signe de la pulsion de mort, et sous le parrainage d'artistes qui, dans leur vie comme dans leur oeuvre, ont fait vibrer la consonance du symbole et de l'absence. Le suicide, dans leur cas, n'a pas nécessairement pris la tournure brutale d'un passage à l'acte, il a trouvé son efficacité symbolique, il a même pu être différé une vie durant. En tant que processus de disparition visible ou intelligible, il prend un sens qui excède la sphère personnelle, illustrant ce paradoxe de Kafka : " Loin, loin de toi se déroule l'histoire mondiale, l'histoire mondiale de ton âme ". C'est la vérité de notre temps qui transparaît dans l'oeuvre de ces êtres métaphoriques qu'on peut qualifier de suicideurs plutôt que de suicidés.

  • «Comme Michel Foucault l'a montré, la folie n'est pas un fait de nature, elle ne se déclare pas comme un rhumatisme ou une infection ; c'est un phénomène de culture : elle varie dans sa définition même et dans son extension selon le contexte social, politique, idéologique, familial, etc. Elle relève donc moins de la médecine que de l'histoire, de l'ethnologie ou de l'anthropologie.» Nouvelle édition, revue et augmentée d'une préface inédite de l'auteur.

     

  • Ce premier retour sur l'oeuvre d'Emilienne Farny procède aussi bien d'une approche empathique que d'un regard binoculaire, propice à la mise en relief, puisque son auteur, Michel Thévoz, est historien de l'art et qu'il fut le compagnon de l'artiste.

  • L'heure d'hiver

    Michel Thévoz

    • Favre
    • 6 Mars 2008

    Sauter du coq à l'âne, en obéissant au cours réel de la pensée, ou au tout-venant d'une conversation de bistrot, plutôt qu'au protocole de la dissertation, c'est le propos de ce livre, bavard et imprévisible, contrariant et provoquant, pessimiste et hilarant.
    On y envisage la politique d'un point de vue esthétique, la religion sous son aspect économique, l'éthique sous l'angle people, le crime dans sa relation à la sexualité, ou l'inverse, en piétinant allègrement les plates-bandes disciplinaires. l'heure d'hiveroe ce pourrait être aussi bien l'effet de serre, qui fait fondre les glaciers, qui déprime la météo, qui brouille les cycles naturels, et qui éteint l'imagination.
    Nous suppléons à l'indistinction généralisée par le décalage horaire. plutôt que d'admettre que nous avons raté un ultime rendez-vous avec l'histoire et l'environnement planétaire, nous déréglons notre montre, nous décalons le temps, l'espace, le réel, pour simuler la vie. autrement dit, l'heure d'hiver désigne plus généralement l'hibernation mentale, l'engourdissement massmédiatique, la stérilisation artistique, bref, l'esprit du temps.
    Culturellement, nous entrons seulement dans l'ère jurassique que nous avions cru pouvoir antidater dans la préhistoire. a l'heure d'hiver, c'est-à-dire de coma anthropologique, il ne nous reste plus qu'à conserver pieusement ce qui reste, à aménager notre planète en musée de ce que fut l'humanité, et à en rire si c'est possible

  • Josef Hofer (1945) est l'une des découvertes majeures des dix dernières années de la Collection de l'Art Brut, à Lausanne. Le dessin joue un rôle capital dans la vie de ce sourd et muet, puisqu'il constitue son seul moyen d'expression. Hofer se consacre à la figure humaine, thème qu'il développe depuis plusieurs années sur le mode de l'autoportrait, grâce à un miroir placé dans sa chambre.

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