Labor Et Fides

  • La démarche comparative que l'anthropologue Marcel Mauss (1872 - 1950) élabore en grande partie avec son jumeau de travail, l'historien Henri Hubert, entre la fin du xixe siècle et le début du XXe siècle, relève de logiques multiples. Comme méthode, elle est une stricte et minutieuse approche philologique des sources. Comme état d'esprit, elle relève d'une manière d'apprivoiser l'inconnu. Comme perspective critique, elle constitue un formidable outil scientifique d'objectivisation de la recherche, en particulier en histoire des religions.

    Cet ouvrage se propose de montrer quels ont été les principaux effets de ce comparatisme ni systématique, encore moins achevé, mais que l'on peut reconstituer en suivant la manière dont Marcel Mauss aborda certains phénomènes religieux, comme le sacrifice, la magie ou la prière.

    Ceci n'est pas seulement un nouveau livre sur Mauss et sur sa manière d'observer les phénomènes sociaux. C'est un livre sur les effets d'un comparatisme radical et subversif qui ne laisse jamais en paix celui qui décide de le mettre en oeuvre pour explorer et comprendre la diversité humaine.

  • Ce livre n'est pas une biographie scientifique de Marcel Detienne (1935-2019) - enfin, il l'est sans l'être vraiment. Ce n'est pas non plus l'éloge du fils brillant et tumultueux de Jean-Pierre Vernant ou d'un des hellénistes, philologues et anthropologues de la Grèce ancienne les plus reconnus dans le monde.

    Il faudrait ajouter Claude Lévi-Strauss, Michel de Certeau et Georges Dumézil. Son ami Philippe Sollers, aussi. Le havre de paix qu'il avait trouvé à l'École pratique des hautes études, à Paris, venant de sa Belgique problématique. L'ostracisme qu'il a connu, enfin, des rives italiennes à celles des États-Unis. Tout ceci fait de lui un sujet infiniment incertain. Il s'agit plutôt d'un essai subjectif, écrit à partir de nombreuses archives inédites, suivi d'une annexe de lettres.

    Il s'agit surtout de sonder un homme au plus profond, la manière dont un être se laisse marginaliser, pour aller au bout de lui-même. Ce livre est le fruit d'une visite que l'auteur a rendue à Detienne, quelques semaines avant sa mort, et d'une volonté de l'écrire après l'avoir vu. Vincent Genin a voulu rester un moment avec Marcel. Lire son oeuvre, celle du structuraliste au coeur de la Grèce, du camarade des dieux (Dionysos, Apollon), de l'intellectuel qui doute, puis l'enfant de la guerre inquiet devant une Grèce étant la valeur-or des nationalismes.

    Tentative de cerner un être, ses moteurs, ses errances, sans doute. Une autre manière d'envisager l'histoire des sciences humaines? Peut-être. Une plongée en apnée dans la tête, la main et l'oeil de Marcel Detienne, certainement.

  • Les premiers missionnaires débarqués au Brésil sont confrontés à un curieux paradoxe  : alors que les Tupimamba acceptent volontiers la doctrine chrétienne et se convertissent, ils ne renoncent pas pour autant à leurs coutumes féroces, au cycle infernal des guerres intertribales, au cannibalisme et à la polygamie. Cette apparente inconstance, cette oscillation entre respect de la nouvelle religion et oubli de sa doctrine, entraîne finalement les Européens à déclarer que les Tupinamba sont fondamentalement sans religion, incapables de croire sérieusement en une quelconque doctrine. Dans cet essai, le célèbre anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro, figure tutélaire des études actuelles en ethnologie amazonienne, revisite les sources du XVIe siècle pour restituer les enjeux de cette «  inconstance de l'âme sauvage  », en laquelle se disputeraient deux manières fondamentalement différentes de penser le monde et la société. Il nous invite à remettre en cause, dans une perspective à la fois historique et anthropologique, le rapport entre culture et religion.

  • L'éthique de la liberté vise non pas à résoudre des problèmes mais à aider à mieux les poser par une confrontation entre ce que nous pouvons comprendre du texte biblique et ce que nous vivons concrètement dans notre société technicienne. De page en page, la liberté paraît comme une dominante de la vie chrétienne  : pour Jacques Ellul, la liberté n'est pas une simple vertu, elle  est  la vie chrétienne même et doit donc s'incarner dans un agir individuel spécifique. Dans ce grand-oeuvre de Jacques Ellul, la pénétration de son analyse sociologique et la solidité de son exégèse biblique s'unissent pour exhorter les chrétiens, à la suite de l'apôtre Paul, à ne plus se conformer au monde présent. Car la liberté chrétienne est cette liberté orientée par l'amour, celle de Dieu, qu'il s'agit de glorifier, et de mon prochain, qu'il s'agit de servir.
     

  • La question religieuse occupe beaucoup l'espace de la discussion civile et politique. Mais c'est le plus souvent pour décliner les formes, réussies ou en échec, de l'intégration sociale. Ou pour en appeler à des programmes de déradicalisation. On y recourt aux sciences sociales, ou psychologiques, mais en se gardant d'entrer sur le terrain du religieux et des croyances. Or c'est là un appauvrissement et un aveuglement, du coup une voie sans issue. C'est que le religieux est porté par des pulsions humaines dont le déni se paie. Que ce soit dans ses visées, refoulées, ou dans certaines de ses inflexions, dangereuses. Le présent essai entend en ouvrir la «  boîte noire  », pour y faire voir ce qui s'y joue et comment. Il est notamment attentif à en circonscrire la forme de «  religion totale  », en articulation à une généalogie de l'histoire européenne, christianisme compris. Et attentif aux correctifs ici requis et possibles, sur le terrain même des croyances.

  • Denis Guénoun se livre à un essai d'autobiographie spirituelle. Il tente de caractériser trois sortes de liens qui ont marqué son existence. D'origine juive par sa famille, marxiste par formation et par choix, Denis Guénoun n'a cessé, depuis l'enfance jusqu'à la maturité, d'entrer en dialogue intense avec le christianisme. À chacune de ces trois dimensions de son histoire, il reste profondément fidèle, mais chacune fait lever en lui une interrogation critique. II n'esquive pas la considération des errements historiques, des fautes, des chutes. Mais dans chaque cas, l'effort pour porter un regard lucide n'amoindrit pas la fidélité  : au contraire, elle paraît s'en nourrir. Circulant entre tensions et failles, sans syncrétisme ni éclectisme, le livre voit ainsi se dégager dans ces Trois soulèvements quelque chose comme une source commune, une histoire partagée, une résonance intime. Récit et réflexion se croisent, pour proposer une méditation sur une vie de notre temps  : disparate et affamée d'unité

  • La religion n'est-elle pas une affaire sérieuse  ? N'appelle-t-elle pas les humains à vénérer et à respecter la divinité et à mener une vie conforme aux prescriptions religieuses plutôt qu'à vivre joyeusement et à rire à temps et à contretemps  ? Oui, et il en sera question tout au long de ce livre. La première approche sera donc de présenter ce que les textes en disent, négativement certes, mais aussi positivement, car de nombreux textes dans ce sens existent  ! Il s'agira d'autre part de montrer qui rit dans l'espace des religions abordées et de quoi l'on rit.

    Il s'agira enfin de faire réfléchir sur le côté humain des religions, sur les dérives et les failles de leurs représentants et de leurs fidèles, sur leur liberté aussi et sur leur oui à la vie. Ce faisant, ce livre ne s'adresse pas seulement aux spécialistes de l'histoire religieuse ou aux sociologues, mais à tous ceux qui, croyants ou non, s'intéressent à l'héritage religieux et à ce qu'il peut apporter à la joie de vivre et à l'envie de rire.

  • Dans l'ensemble des pays francophones, Jean-Paul Willaime est l'un des sociologues des religions les plus marquants de sa génération. Tout en assumant positivement un ancrage dans le protestantisme, ses analyses sociologiques du religieux contemporain mêlent l'empathie compréhensive et la distance critique de l'objectivation. Si l'on a pu penser que plus de modernité signifiait moins de religieux, il s'avère aujourd'hui que la radicalisation même de la modernité signifie non pas moins de religieux, mais du religieux autrement. Jean-Paul Willaime explique pourquoi, malgré la tragique actualité des fanatismes religieux, «  la guerre des dieux n'aura pas lieu  ».
    Ces entretiens, réalisés avec le sociologue E.-M. Meunier, proposent une réflexion originale d'ampleur sur la formation et le travail d'un sociologue des religions dans une société sécularisée. Plus qu'à un simple essai biographique, c'est à une véritable réflexion sur le rôle de la religion dans les sociétés contemporaines que sont conviés les lecteurs.

  • Ce livre propose un parcours à travers l'histoire de la réflexion occidentale sur la religion, à partir du christianisme ancien en quête de son autodéfinition jusqu'aux précurseurs modernes de l'histoire des religions. Il offre un nouveau regard sur l'histoire connectée du christianisme, du judaïsme et de l'islam, trois religions dont l'identité se construit, entre dialogue et conflit, autour de ou avec la figure d'Abraham.

  • Longtemps perçue comme l'impulsion initiale de la modernité occidentale et à l'origine de profonds changements socio-culturels, la Réforme protestante est ici arpentée par quelques-uns de ses meilleurs spécialistes francophones dans une perspective interdisciplinaire. Les questions suivantes en guident l'examen : quel rôle revient à Luther et aux 95 thèses qu'il affi che en 1517 dans le déclenchement de ce mouvement réformateur ? Autour de quels foyers théologiques cette « renaissance » religieuse s'est-elle cristallisée ? Quelles lectures de la Bible en a accompagné le discours et la pratique ? A l'heure où les confessions s'affrontaient partout en Europe, comment protestants et catholiques ont-ils cohabité dans les « bailliages communs » du Pays de Vaud ? Et quelle histoire de la réception retracer de cette mémoire de la Réforme, au XIX e siècle notamment ? A la lumière de ces questions, cet ouvrage redessine un récit de la Réforme qui prend en compte aussi bien les continuités qui traversent cinq siècles d'histoire que la diversité des formes culturelles adoptées par le protestantisme.

  • Deviner ce qu'il y a " après la mort " est une envie vieille comme l'humanité.
    Les réponses foisonnent : " Livre des morts " dans l'Egypte ancienne, immortalité de l'âme, résurrection, réincarnation... Que peut-on savoir au juste ? Ce livre invite un historien des religions, deux philosophes et des théologiens à se pencher sur la question. Que dire des mystères de l'après-mort ? Que révèlent les représentations religieuses de notre rapport à la mort : peur, fascination, délivrance ? Il se pourrait qu'elles offrent avant tout un sens à donner à la vie.

  • Au travers de rencontres, d'amitiés et parfois de disparitions, Jean Lavoué relate avec une très grande sensibilité les moments forts de son existence. Plus qu'une biographie spirituelle, l'auteur nous livre un journal sans dates ni lieux de son chemin de vie. Pour mettre en lumière ce témoignage, de nombreuses sources d'inspiration tels que Georges Perros, Charles Juliet ou encore Judith Stein donnent à ce livre un relief.

  • De Zeus à Bouddha en passant par Mahomet, Jésus ou Rê, dix récits de naissance divine mis en scène et commentés.
    D'Egypte en Bolivie, ce voyage dans le temps s'étale sur plus de 4000 ans, période dont les archéologues du futur diront peut-être qu'elle correspondit à cet âge d'or où l'imagination savait encore composer avec la vérité. Bouddha, Jésus, Krishna, Mahomet, Moïse, Rê, Romulus et Remus, Soleil et Lune, Tane, Zeus.

  • Jusqu'à il y a 30 ans, la Suisse était un pays globalement marqué par la tradition chrétienne. Depuis, son paysage spirituel s'est substantiellement modifié sous l'effet d'une notable diversification religieuse. Désormais, mosquées, synagogues, centres bouddhistes ou autres lieux de recueillements côtoient les Eglises établies. Evangélisme, thérapies spirituelles ou ésotériques sont en plein essor, conjointement à une individualisation générale des manières de croire. Une telle évolution influence, pour le meilleur ou pour le pire, l'éducation, la médecine, le droit, la politique et les médias. Cet ouvrage scientifique, mais facilement accessible, dresse le portrait de cette nouvelle Suisse religieuse en évaluant les risques et les chances de sa diversité. Vingt chercheurs expérimentés proposent ainsi un outil indispensable pour comprendre des mutations passionnantes touchant à l'identité même de la Suisse.

  • Il y a plus d'un siècle, déjà, que les pionniers de la psychologie de la religion ont mené des études sur la conversion religieuse. Par la suite, cette thématique est passée au second plan. Elle revient sur le devant de la scène avec le pluralisme religieux de nos sociétés. La mondialisation et la globalisation économique ont accru la mobilité, qu'elle soit géographique ou identitaire. Dans ce contexte, la conversion occupe une place de choix parmi les transformations identitaires. Son étude permet d'éclairer les fonctions psychologiques jouées par le religieux. Articulés sur des considérations théoriques et empiriques, les travaux rassemblés dans cet ouvrage donnent un aperçu significatif de l'évolution contemporaine des mentalités religieuses. A partir d'exemples identifiés chez de jeunes chrétiens et musulmans belges et anglais, chez des convertis évangéliques, chez des moines et moniales catholiques ou encore auprès de personnes attirées par de nouveaux mouvements religieux, le lecteur pourra mieux mesurer les éléments déclencheurs d'un attachement à une forme ou l'autre d'une religion. Hors de la sphère strictement occidentale, des études menées en contexte bouddhiste et hindou montrent l'irréductibilité des modèles à des expressions classiques ou attendues. Au final, ce livre souligne des aspects importants et mal connus relatifs à la recomposition du religieux aujourd'hui.

  • La poésie est pour moi une langue première, celle de l'enfance qui "savait". C'est à travers la poésie que la Parole s'est frayé, difficilement, un chemin jusqu'à moi. Dans les mots humains, c'est la prière qui balbutie le nom de celui que nous appelons Dieu. Pour moi, la poésie est prière, visage entrevu de la Grâce, appel, louange, accueil de l'Inconnu. A travers mon chemin de poèmes, j'ai vécu l'expérience d'une lente libération comme si celui que nous appelons Dieu me disait personnellement des mots d'amour... Dans mes poèmes, j'essaie de dire la certitude qui était celle de Jacob après son rêve de l'échelle touchant au ciel : "C'est ici la porte des cieux"... Ou bien, encore, l'émerveillement des pèlerins d'Emmaüs : "Leurs yeux s'ouvrirent et ils Le reconnurent". Si j'ai longtemps écrit pour survivre à l'angoisse de vivre et pour exorciser la mort, l'heure est venue, pour moi, après tant de morts et tant de naissances, d'écrire un poème nouveau racontant une naissance extraordinaire : celle de la Joie qui demeure... (Madeleine Jacot Verdeil)

  • Aujourd'hui encore où l'on tend à séparer de manière trop abrupte philosophie et théologie, humanisme non religieux et humanisme chrétien, l'ouvrage d'Arnaud Corbic fait ressortir avec force la fécondité d'un questionnement et d'un éclairage mutuels et inattendus entre deux penseurs que beaucoup opposeraient a priori, non seulement au regard de leurs positions personnelles et intellectuelles, mais aussi au regard de leurs origines sociales et culturelles.
    Autrement dit, faire dialoguer le penseur athée français, Albert Camus, et le théologien protestant allemand, Dietrich Bonhoeffer, relevait d'une gageure. Il faut donc souligner la réussite de cette entreprise et saluer l'audace intellectuelle d'Arnaud Corbic qui invite à relire Dietrich Bonhoeffer dans la conjoncture ecclésiale actuelle, autant qu'Albert Camus, parfois dédaigné par la philosophie universitaire française.
    À l'intersection de deux trajectoires étonnantes, la pensée humaniste des deux hommes, engagés dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, se trouve en consonance de manière surprenante.

  • À la différence d'Emmanuel Lévinas qui ne cesse dans son oeuvre de méditer la tradition hébraïque, Hannah Arendt n'en appelle pas à une source juive.
    Ne reniant pas sa judéité, elle indique pourtant en 1963 que " s'il fallait que je sois venue de quelque part, c'est de la tradition allemande ". Tout est-il dit dans cette affirmation ? Non. Le monde séculier, ou monde politique de la cité de tous, est certes l'horizon de la pensée de Hannah Arendt, mais ce monde séculier et politique est vu à partir d'une sensibilité juive marquée par les impasses et les désastres qu'ont connus les juifs.
    Relisant Hannah Arendt, Martine Leibovici s'attache alors à montrer ce qu'est le monde pour la tradition juive. Dans l'histoire européenne, le judaïsme n'a pas exercé le pouvoir politique. Pour lui, le monde politique et séculier est extérieur, référé à la Grèce et marqué par la tradition chrétienne, notamment le conflit de la Cité de Dieu et de la Cité terrestre cher à saint Augustin auquel Hannah Arendt avait consacré sa thèse de doctorat et qui se tient aussi derrière la sécularisation moderne.
    Au gré de la relecture d'Arendt, c'est finalement la question de la signification du politique dans le monde moderne qui est posée. Oscillant entre impossible restauration d'une tradition, certaines formes de sionisme, les ambivalences du messianisme et le risque d'une assimilation ou d'une dissolution, le judaïsme relance à sa manière une question qui concerne chacun dans la modernité séculière affirmée à partir des Lumières européennes.

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